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BLOG ART et POESIE : OÙ VA ÉCRIRE ? — POETE — © APPAIRAGES ART

vendredi 11 octobre 2019

Alain ROUSSEL, La Vie secrète des mots et des choses, éditions Maurice NADEAU, 2019 ◘ - ◘ Notes de lecture de Jacques BRÉLIVET ; Pierre CAMPION ; Pierre VANDREPOTE ; Jacques JOSSE ; Albert BENSOUSSAN ; Laurent ALBARRACIN ◘ - ◘ ÉMISSION '' DE VIVE(S) VOIX '' : ENTRETIEN Pascal PARADOU avec Alain ROUSSEL




Alain Roussel, La Vie secrète des mots et des choses, Préface de l'auteur, Couverture "Danse du signe'' par Chris Voisard, éditions Maurice Nadeau/Lettres Nouvelles, 2019 - 208 pages, 19 €.


Éditions Maurice Nadeau/Lettres Nouvelles
3/5 rue Malebranche
75005 Paris

Tel. : 01 46 34 30 42

Adresse électronique : editions.mauricenadeau[at]orange.fr
(remplacer [at] par @)


COMMANDE SUR SITE ÉDITIONS Maurice Nadeau/Lettres Nouvelles → ici


DISPONIBLE EN LIBRAIRIE


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'' Quatre textes, La Vie privée des mots, Lettres d'amour, L'ordinaire, la métaphysique et La poignée de porte composent ce recueil d'essais littéraires d'Alain Roussel.
Analysant la structure des mots, l'agencement des lettres, l'auteur déchiffre avec beaucoup d'humour les sens dissimulés derrière leurs apparences courantes ou anodines. En collectionnant et jouant avec ceux qui lui plaisent le plus, Roussel tisse une représentation de l'esprit, sensuelle où les obsessions de l'écrivain prennent le dessus. ''. Source site Babelio → ici

*

« Depuis toujours, les mots sont là. Ils sont parmi nous, ils sont en nous. Ils font partie de notre vie la plus intime, et ils parlent, continuellement ils parlent entre eux, et c’est à peine s’ils s’aperçoivent de ma présence. Dans la première partie de ce livre, j’ai pénétré leur vie privée. Je suis entré dans leurs jeux, devenant leur complice, leur confident. J’ai été témoin de leurs amours, de leurs rivalités, de leurs émotions. Tel un psychanalyste, j’ai même interprété leurs rêves qui se sont avérés être un peu les miens. J’ai interrogé les mots dans leur sonorité, leur graphie, leur étymologie, pour en faire jaillir, par une sorte de maïeutique, de la poésie, de l’imaginaire, des mini-récits, des trames de légendes et de mythes, des significations secrètes et toute une réflexion sur la langue, dans un contexte hautement jubilatoire.

Dans la deuxième partie, je me suis intéressé aux choses, et plus précisément aux objets. Si les mots ont leur vie privée, les choses aussi. Elles parlent en dehors des mots, mais elles peuvent aussi parler dans les mots. Par ce biais, j’ai fait entrer les objets du monde réel dans mon univers intérieur sans trop les défigurer. Le sens qui s’en dégage, l’émotion qui émane de toutes ces choses ordinaires, je l’appelle « métaphysique ».

Les mots, les choses, l’innommable, j’ai parcouru dans ces textes de vastes territoires sémantiques, à l’écoute, toujours à l’écoute d’un chant singulier qui vient du fond de l’être et sur lequel je peux, au fil de l’écriture, rythmer ma vie et ma pensée, souvent accompagné d’un grand rire. C’est tout simplement ce que j’appelle le bonheur d’exister. »
Alain Roussel

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CHOIX TEXTE I. DALBE


La main


Dans la main, c'est la paume qui pense. Les lignes qui la plissent prouvent l'intensité de sa méditation qu'elle sème à ciel ouvert. Le cerveau est nu sous les doigts qui, souvent recroquevillés, se prosternent devant lui et en même temps le protègent d'une barricade. Les ongles sont des boucliers pour ces fiers guerriers qui vont à la conquête des choses et ramènent leur offrande à l'idole. Le pouce est l'ange rebelle. Faisant face aux adorateurs, il les défie un à un puis, lassé, se retire du combat pour chercher de biais sa propre voie dans l'espace. C'est à la commissure du pouce et de l'index qu'on trouve la bouche : elle ne parle pas mais elle rit, jamais elle ne s'arrête de rire, pendant qu'au dos de la main, là on l'on compte les mois sur les bosses, le temps, décidément imperturbable, continue de jouer à saute-mouton avec la vie.

A. Roussel, p. 178 in L'ordinaire, la métaphysique

« […] Les choses parlent en dehors des mots, mais nous ne comprenons pas leur langage, ou si peu. Dans «  L'ordinaire, la métaphysique », j'ai essayé de comprendre ce langage, et surtout de le traduire dans notre langue. […] ». A. R


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N O T E S   D E   L E C T U R E



◘   Jacques BRÉLIVET  ◘



AU PAYS DES MOTS RÉENCHANTÉS D’ALAIN ROUSSEL


Le Labyrinthe du singe et La Phrase errante, deux précédents textes d’Alain Roussel, nous plongeaient dans le cours des eaux agitées d’une langue débridée, baroque, bondissante et tourbillonnante, faite de jeux d’esprit et de mots gorgés d’humour et de poésie. Plus avant, La vie privée des mots, déjà, nous entraînait dans le dédale et tourbillon verbal où se (et nous) perdait Alain Roussel. En voilà la suite, dix ans plus tard, avec La vie secrète des mots et des choses. L’enchantement de la langue et de l’esprit reste le même.



Alain Roussel, source site Unidivers


«  […]  VOILÀ, C’EST DÉCIDÉ. JE COMMENCE DÈS AUJOURD’HUI UNE COLLECTION DE MOTS. […] ». Alain Roussel, p. 16

Ce nouveau texte, collecte et inventaire personnel de mots et de lettres comme l’annonce Alain Roussel, ne déroge pas à ses précédents livres et le plaisir d’écrire et de décrire continue et s’amplifie. Qu’importe la logique, l’écrivain lancera les mots comme des osselets ou des dés jetés à loisir et à foison sur le tapis d’un jeu verbal pour les observer, les scruter, les décrire, les décortiquer, les désosser, les manipuler, les démonter et remonter, en interpréter l’architecture lexicale comme le ferait un linguiste féru d’étymologie – que l’auteur se garde bien d’être – et plonger dans le mode poétique du naturaliste – que notre écrivain pourrait bien rêver d’être -, à la manière d’un Michaux nous éblouissant de ses Notes de zoologie d’où surgissent l’Auroch, la Parpue, la Darlette, l’Épigrue ou la Cartive, comme autant d’étranges créatures nées d’insolites et oniriques vocables et visions.

Le poète Alain Roussel occupe plus que jamais, dans ce nouvel ouvrage, un terrain de jeu qu’il affectionne : faire surgir, lui aussi, comme Michaux, la puissance évocatrice et poétique des mots réunis dans sa collection personnelle. Roussel l’annonce d’entrée de jeu – c’est bien le mot – : d’aucuns collectionnent les timbres ou les monnaies – trop couru -, les automobiles ou les montres – trop cher -, eh bien la collection privée de notre écrivain sera un inventaire… de mots, comme un recueil de termes et de morceaux choisis loin de l’infinie et vaine exhaustivité d’un dictionnaire. Quoi de plus logique après tout pour un auteur que d’aligner des mots ? Mais quel ordre adopter ? Aucun, sans doute, le hasard fera (bien) les choses. Comme la boule du flipper ou du billard qui heurte de-ci de-là l’obstacle qui la relance, les mots se percuteront et se répercuteront pour tracer leur route en cavalcade aléatoire et zigzagante – et pas moins éclairante – dans l’aire du jeu des mots et des lettres. Et puis une collection, cette « fureur de conserver et de classer » comme disait Georges Perec, n’est-ce pas aussi un peu pour un auteur le remède à « une panique de perdre [ses] traces », disait le génial oulipien, celles des mots en l’occurrence ?

Le mot « mot » précisément, très vite Alain Roussel tournicote autour, s’interrogeant sur sa banalité, sa vacuité de contenu et de sens qu’il traîne après lui : « Contrairement aux autres mots, il ne répond que de lui-même, il ne renvoie qu’à lui-même, son signifiant est aussi son signifié. Tous les mots, sauf mot, servent à donner du sens, désigner des concepts, des émotions, des sentiments, des sensations, des objets, des attitudes, des actions. Peut-être aurait-il fallu un seul mot dans ma collection : le mot « mot ». C’eût été parfait. Ma soif d’absolu aurait été rassasiée. Je m’imagine chaque soir ouvrant mes yeux étonnés sur ce mot unique, presque muet (« mutus »), comme cousu dans son silence, ou grognant (« muttum »), un mot pas encore rogné, pas encore renié, vide de tous les mots, quelle extase ! ». Alain Roussel se livre alors à ce qu’il fera tout au long de son texte, à un vagabondage, une cavalcade et sarabande verbale jouant et jonglant avec les ramifications et échappées d’un langage débridé, avec cousinages, parentèles, homonymies, homophonies, fantaisies et calembours en tout genre :

Mot est du sexe masculin. Il est célibataire. Je trouve élégant de le marier à motte, dont on fait le gazon, d’où gazouillis, d’où la langue des oiseaux. Si j’introduis l’initiale de rire au plus profond de mot, je le livre à la mort, à la mort joyeuse certes mais à la mort. Pour me racheter, je lui offre un préfixe : a, amort, l’amor, l’immortalité par l’amor, par l’amour. Mots, les mots, maudire, dire les mots pour maudire […]. Le mot « mot » se glisse subrepticement dans la mort et dans l’amour, sans son t, car l’amour préférant se laisser porter par les vents, n’a pas de gouvernail.

Et voilà notre Roussel (Alain, heureux homonyme et homologue de l’autre, Raymond, prestidigitateur et mécano des mots avant lui) qui continue de rebondir, du mot vers la lettre cette fois – « les lettres portent l’être, lien entre le Verbe et la Vie » -, voyelles et consonnes entremêlées ou redoublées, « cabale phonétique » d’assonances et allitérations, mariages et sonorités musicales évocatrices et mélodieuses ou conflictuelles et rudes à la langue et l’oreille :

Le mot amour a une sonorité qui invite à la sensualité. Pour le prononcer, on ouvre d’abord la bouche avec avidité et même étonnement, voire stupéfaction : a. C’est donc ça l’amour ? La voix glisse ensuite sur les lèvres tendues comme pour un baiser et se laisse naturellement porter par les vagues voluptueuses du m pour aller roucouler par le ou, déployé en un souffle chaud et langoureux, dans les rouleaux du r qui l’entraînent par un long frisson dans la rocaille des corps […]. Le mot sexe est très parlant : par le x il annonce la rencontre et l’union, le croisement, mais aussi l’affrontement, la guerre. Le e c’est l’initial d’Ève, l’androgyne primordial jailli des eaux, qui avait une tonalité plus féminine que masculine. Le serpent s par le pouvoir du x sépara Ève d’elle-même, la divisa et il y eut deux Ève qui s’unirent : sexe.

Côté sexe, précisément, la psychanalyse et papa Sigmund sont convoqués dans un total délire verbal et littéral. Freud, père de l’analyse, dites-vous ? Et le calembour de surgir de derrière, si l’on ose dire : parlons plutôt d’anal et de Lise, n’est-il pas ? Et pourquoi donc Freud nous a-t-il caché l’existence de cette Lise ?

Freud, il s’y connaît en mots d’esprit et en sexualité. Après son escapade, il est rentré à Vienne. Il est dans son cabinet. Lise est là. Elle est venue le rejoindre. Elle s’est déshabillée, a jeté avec désinvolture sa jupe parmi les encriers, sur le bureau ciré […]. Au mépris du protocole qu’il a pourtant inventé, c’est Freud qui parle. Il s’approche d’elle, l’œil en feu, barbe ébouriffée, cheveux en bataille, joues écarlates. […] : Ah, quelle belle moue, quelle belle mouche, j’adore vos bas, j’adore vos babouches, ma langue fourche, ma langue est un four, permettez que je vous tou, que vous toutou, que je vous touche, vous m’avez l’air bien phare, bien farouche… […]Votre mollet, pris au collet de mes tendres mains, est un feu follet. Sur l’hôtel de vos fesses, j’aimerais dire la messe, nos corps en lit, nos corps en liesse, je chanterais votre proue, vos prouesses, voyez comme je me dresse, allons Madame, ne me mordez pas trop, ah, le bouge, la bougresse, ah la diablesse, rien ne presse, vous me mettez en pièces, vous tenez vos promesses, ah, quelle allée, quelle allégresse ! » Et la fièvre monte : « Viens, Lise, que je te débarrasse de tes bas, que je t’ambre, que je t’embrasse, par brassées embrasées […] Ô ma Lise, malicieuse, licencieuse, je monte aux cieux. Du vol de huppe de mes doigts je soulève ta jupe, voluptueuse relique, je te reluque, nues tes cuisses, nue l’anse où je m’élance, où je sens, où je hume l’anis – avec un je-ne-sais-quoi d’un parfum de thé – jusqu’au vertige, jusqu’au râle, dans le grand lit à spirales qui m’aspire. Tu es nue, oui, tu es nuit, inouïe, alors je viens boire le vin, tabou, de ta bouche et te mordiller tendrement l’or, l’orée à l’aube, le lobe de l’oreille sur l’oreiller, en te disant des mots doux : c’est ainsi qu’un homme aime une femme !

N’en jetez plus, cher Sigmund ! Herr Doktor qui, protocole oblige, laissait la parole à l’autre, écoutait, notait, interprétait, tombe à son tour dans un plein délire verbal. C’est « le bon plaisir du récit », celui qui nous enchante et fait surgir une nouvelle histoire d’une inversion, d’un décalage, d’une collision devenue collusion, d’une expansion ou compression de vocabulaire, dans un feu d’artifice de fantaisie et de folie où mots et lettres disparaissent, réapparaissent, changent de place et de sens dans un onirique chamboule-tout et un poétique sens-dessus-dessous : « Ça part d’un seul coup, au détour d’un mot, en croc-en-jambe. De la friction des lettres, jaillit une fiction. »


Les lettres ont aussi leur vie et leur sens propres. Jérôme Peignot, l’historien de la police (typographique), dont Alain Roussel ne manque pas de nous rappeler les érudites et originales recherches, s’était amusé à imaginer la forme anthropomorphique des lettres de notre alphabet romain aux dessins faits de pointes et de courbes, de pleins et de déliés, d’empattements et de mâchicoulis dans lesquels se perdre, se prendre et se pendre. Roussel s’empare du flambeau avec gourmandise dans un intime, ultime et torride échange de lettres d’amour entre le r qui ouvre la correspondance et le l qui la clôt. Les mots enflammés, d’une orgiaque et orgastique énergie verbale et sexuelle, achèveront la correspondance par rupture et fuite de la volage lettre l devenue follement et subitement amoureuse d’une consœur… sanskrite. Ah, malheur d’un monde babélien sans frontières, une seule lettre vous manque, envolée vers d’étrange(r)s langages, et tout est dépeuplé !


Alain Roussel, dans la suite et fin de cette œuvre, plaine/pleine « de vastes territoires sémantiques », achèvera de conjuguer et décliner mots et choses. Jamais très loin de Ponge, il clôturera un tour des mots en quatre-vingt choses, ou plus modestement dix-huit, s’attardant de la chaise à la poignée de porte en passant par l’arbre, le chemin et la neige, à la manière du grand Maître de la célébration du mot et de l’objet, qui écrivait dans La Fabrique du pré : « L’amour des mots est en quelque façon nécessaire à la jouissance des choses. » Roussel conclut alors son dessein propre ; s’arrêtant devant « Les murs », il nous donnera dans d’ultimes et superbes pages l’illustration de son rapport au monde et aux choses :

Par une perception directe, j’ai fait entrer les objets du monde réel dans mon univers intérieur sans trop les défigurer. […] Ainsi les murs, ces cloisons figées qui se vengent de leur immobilité en réglant mes mouvements. Mais qui construit les murs sinon l’homme, à l’image de ceux qu’il porte en lui et qui forcent sa pensée à dériver sans cesse par peur d’une brûlure immédiate avec la vie ?

C’est ce qu’Alain Roussel appelle sa « métaphysique ». Et qui confère à ces inventifs, flamboyants et poétiques textes un rare bonheur de lecture.


© Jacques Brélivet, site Unidivers → article ici


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◘  Pierre CAMPION  ◘



ALAIN ROUSSEL, DES MOTS ET DES CHOSES


Ce n'est pas vraiment un recueil, c'est un livre, enluminé de culs-de-lampe et de lettrines parmi lesquelles, d'emblée, en signature, les initiales de l'auteur.

En somme, c'est une somme. La somme, en fait, de plusieurs publications antérieures dont certaines remontent à 1997 et 1999, d'une première publication partielle, La Vie privée des mots (La Différence, 2008) et de textes nouveaux ; la somme, en esprit, d'une œuvre abondante commencée il y a plus de quarante ans ; la somme d'une vie. C'est un livre proliférant dans lequel on risquerait de se perdre, délicieusement, si l'on ne prenait garde aux principes qui font que cette somme est, plus qu'une addition : une totalisation, celle d'une expérience et de l'esprit de cette expérience.

C'est une somme de mots, de mots de la langue française. Roussel les travaille, mais plutôt en cabaliste et en poète qu'en linguiste : « S'il y a de ma part une recherche sur la langue, elle relève de la poésie et non de la linguistique » (p. 124). Il les classe, mais non dans un dictionnaire ni dans un lexique ni vraiment dans un glossaire, où l'auteur serrerait ses gloses, mais dans une collection : « Voilà que je me découvre un tempérament de collectionneur » (p. 15). La collection fait somme ouverte et se constitue avec le temps. Par un paradoxe, elle totalise des trouvailles dont chacune remet en jeu la totalité sans la compromettre. La trouvaille, successivement, fait briller tel ou tel mot, en invente même, s'en distrait ou plutôt s'en amuse, s'en fait rire et en fait rire. Dans la galerie que l'auteur fait visiter, rien qui sente le musée : le texte du guide est sans cesse en inventions, étourdissant, entêtant. Comment cela peut-il se faire ?

L'écriture est celle du parlé, elle met en jeu la verve (n. f., du bas-latin verba, le Verbe, passé au féminin et perdant sa majuscule), c'est-à-dire l'invention perpétuelle d'une parole passionnée, par histoires et scènes, portraits et caractères. Ainsi du chameau, l'un de ses personnages récurrents :

Un des rares inconvénients du chameau, ce sont ses mollets. Ah, ce qu'ils sont laids ! Ce qu'ils sont moches les mollets du chameau ! Ça repart. Ah, ce ne sont pas les mollets de Miss Molly ! Ce sont de gros mots laids. Les mollets du chameau sont juste bons à donner à manger aux molosses. À ce compte, ceux-ci préfèrent encore manger des oies, des gnons, des ognons […]. (p. 30)

Et c'est reparti… Il faudrait tout citer du chameau, en toutes ses occurrences.

Alain Roussel raconte les mots comme étant des personnages. Pas vraiment des personnages historiques, mais des personnes privées, dont l'histoire, y compris étymologique — quand elle est évoquée, pas si souvent —, est prise par le côté des incidents, des aventures, des amours, par le côté de leurs secrets et cachotteries, de la petite histoire. Ils brillent parce qu'ils croustillent.

Les mots, tels qu'on les écrit et les lit, forment des corps de lettres. En chacun, les lettres entretiennent des accointances et par là chacun entretient des accointances avec d'autres mots. Témoin, à un moment du livre, le bref roman par lettres qui raconte les amours torrides des lettres féminine et masculine l et r. Amours traversées par un excitant épisode entre l et f, l'une de ces liaisons que les typos anciens et modernes travaillent, dans leurs fontes, par ce qu'ils appellent, n'est-ce pas, des ligatures comme fl justement. À nous l'esperluette, l'arobase, le œ, ces lettres embrassées que l'unicode de nos machines renouvelle des manuscrits médiévaux !

En fait, la vie des mots n'est privée que parce qu'elle entretient des liaisons avec et dans la vie intime de l'auteur. La trouvaille est une rencontre de fortune avec le mot, une occurrence du mot survenue dans l'esprit de l'écrivain, une aventure mentale qui, par exemple, signale sur le moment la liaison, dans sa pensée, entre le mot cinéma et la flambée ancienne avec Betty dans un cinéma, c'est-à-dire la découverte de la sexualité à l'âge de 14 ans. Comme dirait Hegel, la rencontre se produit en son temps et en son lieu, qui sont ceux de l'Esprit. La collection n'est pas celle des moments du passé mais celle, toujours naissante et saisie dans sa production, des événements actuels de la conscience — tels qu'ils retentissent dans la conscience du lecteur. C'est par là que les mots brillent. C'est par là que les expériences de Roussel entretiennent un lien ténu avec celles de Proust et une ressemblance plus certaine avec celles du surréalisme — comme le suggère explicitement la dédicace à Alain Jouffroy. Ce n'est pas une autobiographie, c'est une vie inventée au gré de la parole.

C'est dire la charge qui incombe aux actes de l'écriture, celle de créer et de maintenir l'éclat de la rencontre du mot et des rencontres entre les mots, dans le sein du sujet, la seule instance dernière. C'est l'obligation d'une fortune continue, qui rachèterait l'infortune continue de l'écriture automatique, dénoncée par Breton. L'écriture doit toujours briller, la collection sans cesse se renouveler par de nouvelles trouvailles, l'esprit toujours produire des découvertes, conformément à sa nature. Cela sans sacrifier à l'attrait, au brillant de l'exercice littéraire. Redoutable tâche, celle de faire échapper les lettres aux Lettres, les raisons au Discours, la légèreté du rire à l'esprit de sérieux qui se loge jusque dans certaine irresponsabilité de principe.

C'est dire aussi le problème des choses et l'ordre dans lequel il arrive dans Roussel. Dans Ponge, qui fit des pas avec le surréalisme, les choses devinrent très vite premières, par un parti pris, et leur rencontre se fit dans le compte tenu des mots, cela engendrant une rage de l'expression, une espèce de « jargon » pour dire perpétuellement « le monde muet, notre seule patrie ». Mais, avec Roussel, dans « La poignée de porte », il est plutôt question du désir d'être poignée de porte, de la conscience des choses qui se porte dans la zone où elle se dépasse elle-même mais en elle-même :

J'aurais aimé être une poignée de porte. Hélas, je vois bien que c'est un souhait irréalisable. Je ne serai jamais qu'un homme qui joue avec une poignée de porte, avec sa pensée, avec sa sensibilité et sa chair. Je lui prête une subjectivité, allant jusqu'à prétendre qu'elle est amoureuse de certaines mains. À défaut d'être elle, je l'habille de mes émotions et, comme si cela ne suffisait pas, petit à petit je la fais glisser en moi. La voilà qui s'installe dans mon intériorité. […] je la vois dans le dehors de mon dedans, tandis que je me tiens en retrait, quelque part entre le dedans et le dedans […]. (p. 190)

C'est une rêverie ou plutôt une phénoménologie de la chose, une ontologie métaphysique de la chose comme expérience de la conscience, tout cela pouvant relever de Freud, que Roussel implique volontiers (« Freud dort toujours. Ne le réveillons pas », eh, il ne dort que d'un œil !) et rappelant le dernier Merleau-Ponty — celui de L'Œil et l'Esprit —, qu'il pourrait invoquer quand il écrit : « Par une perception directe, j'ai fait entrer les objets du monde réel dans mon univers intérieur sans trop les défigurer » (p. 163).

Dans Laurent Albarracin, l'un de ses éditeurs, l'obsession va, dès le début, à la réalité du réel et à une poétique de la tautologie qui ne vise qu'à dire et redoubler et redire « le secret secret », celui du secret des choses. De son côté, nécessairement, Alain Roussel en vient aux choses, mais sans doute aussi parce qu'elles garantissent, dans leur solidité et objectivité, les inventions infiniment libres des mots. Le fond, sans doute encore, est celui d'un discours, par fragments, sur le peu de réalité de la réalité, c'est-à-dire l'engendrement de proses lyriques à la gloire de la réalité exclusive du réel — celle de l'imaginaire, dans lequel vivent les choses et les mots, les choses par les mots, signifiants et signifiés, selon l'arbitraire des signes (il y a bien du Saussure là dedans) :

Les mots, les choses, l'innommable, j'ai parcouru dans ces textes de vastes territoires sémantiques, à l'écoute, toujours à l'écoute d'un chant singulier qui vient du fond de l'être, dans l'homme ou en dehors, et sur lequel je peux au fil de l'écriture rythmer ma vie et ma pensée, souvent accompagné d'un grand rire. C'est tout simplement ce que j'appelle le bonheur d'exister. (p. 11)

On ne fait ici qu'effleurer la richesse de cette somme d'écritures, qu'essayer de donner une idée d'un effort repris sans cesse depuis des années, de suggérer la résolution et l'énergie mises à le porter rigoureusement et avec bonheur.

© Pierre Campion, 31 mai 2019, sur son site → article ici


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◘  Pierre VANDREPOTE  ◘



ALAIN ROUSSEL, OU COMMENT HABITER LE VERBE


Dans un beau texte intitulé « Les mots sans rides », publié dans la revue Littérature en 1922, André Breton attirait jadis l’attention sur les « jeux de mots » tels que la joyeuse bande des surréalistes était en train d’en réinventer l’esprit, sans préjudice de toutes conséquences, grâce notamment à Marcel Duchamp et aux expressions créatrices d’un Robert Desnos « endormi ». Pour ce qui regarde les liens de la conscience, ou du conscient, dans ses rapports encore peu explorés avec l’inconscient, Breton tentait le diable de la subversion par tous les moyens au profit de la nouvelle définition à laquelle il voulait aboutir, celle de la poésie. Il insiste : « Et qu’on comprenne bien que nous disons : jeux de mots quand ce sont nos plus sûres raisons d’être qui sont en jeu. »
C’est comme en un lointain écho — pour clore presque un siècle — que paraît aujourd’hui le livre d’Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses, écho amplifié par une quête personnelle qui s’alimente au génie propre de son œuvre, de son questionnement, de ses ouvertures, de son humour qui brise sans en avoir l’air bien des chaînes. De façon prophétique, Breton terminait son article par deux formules : « Les mots du reste ont fini de jouer. Les mots font l’amour. » On verra bientôt ce qu’il en est advenu sous la plume d’Alain Roussel, à l’origine du monde… des mots. C’est de leur langue secrète qu’il est ici question, de la langue derrière la langue, des langues venues des bouches de l’imaginaire, des possibles de la parole, des tentations de la transgression du réel par une autre mise en scène des postulats de la raison et des croyances toujours un peu religieuses.

Dans la première partie du livre, La vie privée des mots, l’auteur s’imagine entreprenant une collection de mots comme d’autres s’adonnent à la philatélie ou à la collection de bouts de ficelle. D’apparence en tout cas. Car qui s’élancerait vers des mots aussi improbables que ceux qu’offrent le hasard, ou peut-être l’inattention calculée, pour se brosser un portrait qu’on a peu de chance de trouver ressemblant, à moins que l’identité ne soit pas du tout ce que l’on croit ? Alain Roussel a ce don de partir de mots qu’on peut considérer comme tout à fait anodins (par exemple: camouflet, rire, goguenard, goguette), de les enfiler comme perles selon une histoire dont il détient sans doute sans le savoir le sens ou l’invention. En effet, chez lui tout se tient, en équilibre ou en déséquilibre permanent, selon les lois magiques d’une cabale phonétique extrêmement personnelle où le cheval se confond avec le cavalier.

Hors tous les mots, il en est un, générique, qui ne saurait choir dans l’accidentel, et c’est bien sûr le mot mot. Quelle beauté, quelle pureté que celle de ce mot ! Et pourtant il lui suffira de rencontrer le mot motte pour qu’il perde toute sa virginité extatique. Le voici déjà devenu un mot comme un autre, unique bien sûr, mais faillible, un vrai dur presque déjà tendre. Je laisse au lecteur, au découvreur, au défricheur le plaisir de participer à ces aventures qu’encourent les mots dès qu’ils mettent le nez dehors dans les vagabondages écrits d’Alain Roussel. Il y a longtemps que, chez lui, l’art d’écrire joue avec les mots dans les proses ou les poèmes. Ainsi la genèse du mot mot va-t-elle inventer la première phrase qui ne peut se trouver dans aucun roman ou tentative d’écriture informatique, programmée ou non. Je cite entièrement le passage car il relève tous les défis : « La moumoute du mot « mot » est une motte toujours verte, couverte de gazon. Je coince un brin d’herbe entre mes pouces et je souffle avec « art et maistrise » : je gazouille. Les oiseaux, camouflés dans les arbres ou perchés sur le crâne d’un mouflet regardant, l’air goguenard, passer le moine qui, assis sur un âne, continue, sans rire, de manger son oignon, tandis qu’une jeune fille à califourchon sur la branche d’un arbre desséché montre ses mollets, la motte mouillée, en disant des gros mots, ces oiseaux-là m’écoutent, me comprennent et me répondent dans la même langue, en harmonie de rythme et de cadence. » Dans l’écriture qui regarde le monde d’un autre œil, c’est aussi un autre monde qui apparaît : qu’est-ce qui est le plus arbitraire, le monde qui dit les mots ou les mots qui disent le monde ?

Parmi les individus qui écrivent, il en est qui le font évidemment pour toutes sortes de raisons, mais il y a essentiellement deux attitudes face au langage, face à la langue, aux mots. Certains écrivains considèrent la langue comme un corpus plutôt clos, largement stabilisé, assez inébranlable, une langue qui autorise l’expression d’idées, permet la compréhension ou l’échange des pensées, des sentiments. Il en est d’autres qui sont beaucoup moins sûrs d’eux-mêmes, qui n’approchent les mots qu’avec la plus grande circonspection, qui perçoivent les mots à l’orée de leurs sens multiples, qui pensent que les mots ont rarement dit leur dernier mot. Est-ce que ceux-là sont plutôt des poètes, des joueurs de mots comme il y a des joueurs de dés ? Jouer, déjouer parfois, être joué, être surpris, voire être révélé par les mots dans sa propre pensée, non pas être imprévisible, mais tomber dans l’embuscade tendue par les mots eux-mêmes. Un texte qui ne surprend plus du tout son auteur dégage un sentiment d’inutilité, aux yeux de celui même qui l’écrit. Ce qu’Alain Roussel identifie comme étant « la vie privée des mots », c’est cette part qu’il y a en eux de privé en nous. Ecrire, c’est tenter de rejoindre son propre secret, que nous ne connaissons pas avant de laisser les mots nous le dévoiler, toujours inconnu et provisoire.

Le ressort de toute une part de cette vie privée des mots est évidemment l’humour. Un humour en actes, en vie créative et récréative, un humour qui s’abreuve aux sources du plaisir, du désir, de l’agilité de l’esprit, de la légèreté légère et grave à la fois, un humour qui s’auto-engendre avec une vivacité déconcertante, qui invente ses pieds dans les figures les plus tendues afin de retomber dessus, et toujours avec bonheur. Il y a dans l’écriture d’Alain Roussel une fraîcheur sans égale, comme si le monde n’avait jamais cessé de naître, comme si, malgré le malheur des temps, la beauté la plus quotidienne était à cueillir dans une fragilité chaque jour reconstituée. Combien j’aime cette idée qui est la sienne de rêver et d’écrire « redonnant vie à la langue pétrifiée, pour peu que je les mette à l’épreuve de ma méthode, avec quelque chose de la liberté et du rire qui devaient habiter le Verbe au moment de la création du monde et plus encore celle de l’homme. » Laissons donc l’auteur augmenter sa collection de mots et réécrire à sa façon, sinon l’origine du monde, du moins celle de la psychanalyse. Nous retrouverons bien notre Chevalier de Pégase en quelque chemin de traverse : « Ainsi vais-je à la chasse, royal, chevauchant la cabale phonétique parmi les genêts au rythme de mon coursier. Tantôt menant la meute des mots, tantôt mené par elle, je traque sans relâche mon gibier de potence métaphysique qui, rusant, m’entraîne parfois sur de fausses voies où je risque de me retrouver en goguette ou de subir un camouflet, jusqu’au mot, jusqu’au moment fatal où je sonnerai l’hallali devant l’arbre sec. »

On ne sait finalement pour quel mystérieux usage la nature a doté l’être humain de ce que nous appelons un langage, la possibilité des langues. Pour nous permettre de déchiffrer le monde, d’explorer des pensées qui pourraient être les nôtres, pour nous donner un sentiment définitif de connaissance perdue ? Ou au contraire pour nous isoler dramatiquement de tout ce qui existe puisque nous sommes les seuls à parler, en tout cas de cette manière ? L’humour est aussi là pour nous rappeler que nous croyons communiquer, plus que nous ne communiquons vraiment. Comprendre l’autre, c’est le deviner; saisir une vérité du monde, c’est la pressentir, la renifler, tomber sous son charme. L’humour isole, à tout le moins établit une distance avec son objet, mais il est aussi libérateur dans la mesure où il nous empêche de nous prendre par trop au sérieux. C’est sa façon de nous amener à relativiser nos pensées ou nos sentiments, de nous tenir éloignés des rigorismes moraux et autres préjugés toujours prêts à se reformer. Ce qu’il y a de beau dans l’humour, c’est qu’il est toujours recréateur de liberté libre, qu’il nous permet d’imaginer sans contrepartie. Ce qui est en lui sacré, c’est sa fonction désacralisante. Je donne donc rendez-vous au lecteur, lui conseillant de se placer au premier rang, pour voir passer cette superbe course cycliste emmenée par Miss Molly, la mariée pédalante, poursuivie par un « peloton » de poètes et d’artistes, tous plus fringants célibataires les uns que les autres, cherchant à rattraper la vérité toute nue de leurs plus chers fantasmes personnels.

La richesse du livre d’Alain Roussel est tout à fait hors du commun dans la mesure où il y est capable de déployer une invention inégalable, un imaginaire quasi onirique en même temps qu’une pensée implacablement mesurée, très documentée, dans une sorte de lucidité active, dont le talent pourrait se résumer dans cette jolie formule qu’il a pour définir le lieu d’où il écrit : « Je pense avec la langue, et la langue me pense. » L’osmose est complète. L’auteur, qui doit tout à la langue, lui rend la monnaie qu’elle ne se connaissait pas. Le sens magique fonctionne, au niveau des sons, voyelles et consonnes comprises, au niveau du sens ou des sens, nous invitant à participer à la fête inconsciente des mots et des lettres, des lettres et de l’être, dans les coulisses des phonèmes et de la phonétique. Les mots sont joueurs lorsqu’ils sont dans la main du poète, ils deviennent aisément moqueurs, farceurs, clowns, acrobates, se révèlent aussi parfois des amoureux transis en transe.

S’ensuit donc un échange de « Lettres d’amour » entre deux lettres cette fois, le « l » et le « r », au cours duquel se déploie un somptueux marivaudage érotique dont tous les amoureux du monde pourraient rêver si un tel « coup d’aile » leur était permis dans la séduction d’un autre « r » du temps. Mais au pays du langage et des mots, on se retrouve à chaque coin de rue, à chaque coin de phrase, dans les branches touffues des oiseaux et des arbres. Ce sera « le chant du me(rl)e dans la lumière blanche de l’hiver ! » Ce ne sont plus seulement les mots qui font l’amour, ce sont les consonnes qui s’inventent des nuits de sexe et de désir, qui montrent sans vergogne aux locuteurs les paysages interdits qu’elles sont capables d’explorer à leur insu. Mais voilà, les « l » sont légères, il suffit qu’un « f » du plus bel e(ff)et passe et voilà que l’ « r » de rien trouvera consolation auprès de la jolie « b », une accorte voisine. Érotisation du langage et des mots à tous les étages, le docteur Freud n’avait pas encore dit son dernier mot. C’est l’auteur lui-même qui résumera : « La langue est devenue un tel foutoir ! » S’ensuit encore une explosion d’inventivité verbale que je m’en voudrais de déflorer et dont je laisse au lecteur le plaisir de la révélation. Non sans ajouter toutefois que, littérairement parlant, l’écriture de ces « Lettres d’amour » n’a, à ma connaissance, nul équivalent en pouvoir frénétique de suggestion, en jeu prodigieux des mots avec l’au delà d’eux-mêmes.

Dans une troisième partie, L’ordinaire, la métaphysique, Alain Roussel paraît vouloir donner la parole aux choses, si tant est que cela soit possible, car enfin la question ultime demeure : qui parle ? Curieusement, c’est l’ordinaire des choses immédiates qui nous conduit le mieux à nous interroger sur nous-mêmes, qui nous renvoie à l’expérience métaphysique dans sa simplicité première. Y a-t-il une étrangeté totale du monde qui ferait que notre perception seule serait insuffisante à le « résoudre » ? Si les mots jouent entre eux, si les choses sont muettes, sur quelle « chaise » l’homme va-t-il s’asseoir ? Le premier peintre à avoir posé la question est certainement Magritte et on est sidéré de constater que sa réponse a été au fond exactement la même que celle de Roussel : « Le néant, d’un seul coup de pied, a envoyé la chaise voler. »
Les textes sont brefs, incisifs, mais la manière dont chacun dessine son objet confère aussi à ses contours une liberté indéfinissable. Les premiers ont été créés par l’homme, à son propre service. Les autres proviennent davantage directement de la nature, les autres encore de la ville, de la marche, voire de l’errance. Puis viendront l’oiseau, la terre, le ciel. Et l’homme enfin, comme si chaque « objet » était infiniment plus que le seul symbole de lui-même, l’homme naviguant dans une nuit où chaque lumière désigne des lieux anonymes, mais chargés d’électricité mentale.

Le livre se clôt sur un texte unique, plus long, intitulé « La poignée de porte ». Est-ce un hasard, une volonté inconsciente, une clé sans serrure ? On entre dans un livre, on en visite les pièces, on inspecte la charpente, mais jamais un livre ne sera une maison où habiter. Un livre est un coup de dés, une tentative de dire l’absolu de la pensée, l’absolu des choses, comme si les deux allaient ensemble. Et d’une certaine façon, c’est vrai, les deux vont ensemble. La pensée va à la rencontre du monde comme le monde aime à frémir sous la caresse de qui l’interroge avec ses propres mots, avec son corps, avec ses doigts d’amour. Alain Roussel a ce don de faire jouir le réel, de rejoindre la chose sous ses mots, d’éveiller dans les mots des sens qu’ils ne se connaissaient pas toujours. Et l’objet ultime de ce maître-livre pourrait bien être ce que l’auteur nomme lui-même « une présence obsédante ».

Le fait est rare pour mériter d’être signalé. Le livre réalisé par les éditions Maurice Nadeau prolonge avec intelligence et sensibilité le propos de l’auteur d’une pointe d’esprit bibliophile, dans une édition courante, ce qui l’est beaucoup moins.

© Pierre Vandrepote, 07/06/2019, sur son Blog → article ici


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◘   Jacques JOSSE  ◘



LA VIE SECRÈTE DES MOTS ET DES CHOSES


« Voilà, c’est décidé. Je commence dès aujourd’hui une collection de mots », Alain Roussel
Alain Roussel aime les mots et ils le lui rendent bien. Ils ne l’ont jamais déçu. S’ils l’aident à s’exprimer et à communiquer, ils attisent également sa capacité à rêver et son insatiable besoin de savoir. Un jour, il s’est mis à les collectionner. Il les a laissés venir en s’en remettant à ses intuitions et les a regroupés dans un album qu’il a ouvert à leur intention. C’est celui-ci qu’il nous invite à découvrir.

« Depuis toujours, les mots sont là. Ils sont parmi nous, ils sont en nous. Ils font partie de notre vie la plus intime, et ils parlent, continuellement ils parlent. »

Il faut donc les entendre, les écouter et comprendre ce qu’ils ont à dire. C’est ce qu’il fait en nous dévoilant de précieux indices quant à leur vie privée. En tant que guetteur et collectionneur de mots, il se doit d’être vif comme l’éclair. Dès que son esprit l’alerte, il entre en action. Il les saisit au vol. Parfois une syllabe, un haut ou un pied de consonne, voire le jambage d’une lettre, l’aident à mieux les appréhender. Quelques uns, plus rebelles, résistent mais cela ne lui déplaît pas, bien au contraire.

« Je m’introduis en eux par effraction. Dès que je suis à l’intérieur, je fouille le moindre espace, chambres, boudoir, donjon, oubliettes, du vocable récalcitrant. J’en travaille la matière vivante, frottant les lettres les unes après les autres pour apporter un autre éclairage à ma pensée. »

Il suit leur manège d’un œil avisé. Il étudie leur corps, leur phonétique, leur sonorité, leur façon de relier le signifiant et le signifié et leur propension à s’assembler en multipliant les combinaisons. Il les regarde vivre. Certains apprécient les relations cordiales. D’autres osent à peine se toucher. D’autres encore restent méfiants vis à vis de leurs congénères. Chaque mot a son tempérament. Il a une odeur, une couleur, un attrait particulier. Il porte souvent d’autres mots en lui. Chameau contient le mot eau. Seau aussi. Et cela leur va bien. Chien porte sa niche en anagramme. En réalité, les mots jouent entre eux. Et incitent l’auteur à les rejoindre.

« Je suis entré dans leurs jeux, devenant leur complice, leur confident. J’ai été témoin de leurs amours, de leurs rivalités, de leurs émotions, des complots qu’ils fomentent dans l’ombre. »

Il procède de manière ludique, avec une réelle gourmandise, construisant à l’occasion de brefs récits où circulent des personnages qui apparaissent dans le livre presque par inadvertance. Il en est le premier étonné. Un soir, caché derrière les syllabes du mot psychanalyse, c’est Freud en personne qui a déboulé. Il était en compagnie de Anne et d’une mystérieuse Lise. Ces arrivées l’enchantent. Il aime être surpris et les remercie, entre les lignes, d’élargir ainsi le champ de sa créativité.

Les mots ne seraient évidemment pas ce qu’ils sont sans les lettres qui les composent. Alain Roussel s’arrête plus précisément sur elles. Consonnes et voyelles stimulent sa pensée. Il arrive que celles-ci se rencontrent en privé. Les lettres r et l ont, par exemple, entretenu pendant quelques semaines une aventure plutôt torride. Leur correspondance est tombée entre les mains de l’auteur. Qui ne pouvait pas ne pas s’en faire l’écho. Parmi les missives, certaines s’avèrent on ne peut plus expressives, telle celle-ci , émanant de l qui, de retour chez elle, écrit à r :

« Cher r,
Quel tempérament, quelle fougue, quel verbe vous avez, mon ami ! Je suis rentrée fourbue et moulue. Ah ! Quelle belle queue ! Comme tu m’as foutue ! Que me fais-tu dire là mon amour ? J’ai longtemps cru ces mots imprononçables. Je n’ai même pas honte. Que se passe-t-il dans la langue ? »

Et que se passe-t-il dans le nom des choses ? Que dit le mot table de la table, le mot chemin du chemin, le mot arbre de l’arbre ? Les choses, tout comme les mots, ont une vie secrète. À laquelle s’attelle Alain Roussel dans une séquence intitulée L’ordinaire, la métaphysique.

« De témoin, je suis devenu médiateur entre les mots et les choses. Par une perception directe, j’ai fait entrer les objets du monde dans mon univers intérieur sans trop les défigurer. »

La vie secrète des mots et des choses est une mine à page ouverte. Elle est pleine de pépites. Le « gay sçavoir » y est à l’honneur. Porté par un écrivain qui sonde son être intérieur, sa mémoire et son imaginaire en les frottant judicieusement au langage et à l’extrême richesse de la subtile langue française. Ce faisant, il façonne un chant tonique, celui-là même qui lui permet de s’accorder avec ce qui l’entoure.

© Jacques Josse, 11/06/2019, site remue net → article ici


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◘  Albert BENSOUSSAN 



MOTS ET MERVEILLES

Babel plus que babil, quand le français pioche au franglais, au globish, au californisme, à tous ces bling-bling qui vous posent un peu là, essaimant sms, twittant texto, et qu’il épuise la diction en puisant à ce parler sans dire, il est rafraîchissant pour la langue, pour son bonheur, pour son bon air, de découvrir l’ultime écrit d’Alain Roussel. Cet alchimiste du verbe, capable de faire briller l’or et le cinabre au creuset des mots, au terme d’une production prolixe – du Labyrinthe du singe (Apogée, 2014) à La phrase errante (Le Réalgar, 2017) –, développe ici pour faire pièce à « ce monde qui se désagrège », en glanant chez Foucault le titre premier et chez Barthes l’arcane sémiotique, l’idée que chose est mot et que mot fait chose – « dans les lettres du mot rose est la rose », disait déjà Borges –, que la lettre est l’être et émaux les mots. Ce faisant, l’auteur se livre, entre orgie flaubertienne et logorrhée hugolesque, à une brillante, plaisante, étourdissante bacchanale linguistique.

Au départ il y a un collectionneur appliqué à constituer un herbier de mots dans l’innocence première et la découverte des choses. C’est temps de Création et « nommer l’innommable, tel est l’enjeu, injouable » que l’auteur affronte, car il sait « une sorte de secret derrière la langue » qu’il entend partager. Aussi s’engage-t-il vaille que vaille dans « des mots étroits qui ne vous facilitent pas le passage », mais vous mènent à l’empyrée de l’écriture. Avec ce petit sourire au coin des lèvres de qui prend plaisir à écrire à voix haute. Pour ce que le rire est le propre de l’homme, Rabelais étant son mentor, chaque séquence s’achève sur un bel éclat, car « le rire est essentiel à ma démarche », avoue Alain Roussel. D’où ces mots acrobates qui font de la voltige, se télescopent et s’enrichissent de sens. À preuve ce point de départ :

« Toute existence ne commence-t-elle pas par un camouflet ? On y vient si démuni, incapable de survivre, s’il n’y avait l’aide d’autrui, généralement d’une mère. D’ailleurs, dans camouflet, il y a mouflet, le petit enfant, le moutard, le mioche joufflu, les mains dans des moufles, se cachant sans moufter, à la moindre contrariété, dans les jupons de sa mère qui l’emmitoufle. »

Ainsi donne-t-il aux vocables la densité des mots, aux choses – avec un « parti pris » hérité de Ponge – un énoncé volubile. Aimable commerce, tout à la fois étymologiste et entomologue. Car entre les mots est le Mot, entre les lettres, la Lettre, celle qui manque et que cabalistes, soufis, alchimistes ou calligraphes ne cessent de traquer en recherchant, aujourd’hui comme hier, « la phrase errante », et s’appuyant, en plaisante ironie, sur « la cabale phonétique » et « la quête du Sens ». De là qu’il remontera à Salomon et au « langage des oiseaux », dont le perroquet n’a conservé que « quelques rudiments, les plus vulgaires ». De son envolée alchimique, l’auteur ne retiendra que l’embrasement du signe et son mystique égarement : « Par le sel roux de l’esprit purifié par l’alun, je mets le signe en ignition, libérant le sens, ce qu’il y a de plus volatil dans l’homme, jusqu’à l’ivresse ».

Dans la roue de Roussel (Raymond), heureux homonyme, l’auteur s’appuie sur « la matérialité sonore de la langue ». C’est pourquoi il convient de lire ce livre à haute voix. Comment comprendre, en effet, les vers d’obscure clarté de Mallarmé si l’on n’épèle pas d’une gorge labile les lettres, les sons et les choses ? Qu’est l’« aboli bibelot » et cet assemblage de 2 l et 3 b articulant l’armature vocalique a-o-i/i-e-o, sinon le dessin ou disons la portée musicale d’une conque marine « d’inanité sonore », réfléchissant le vain son des vagues ? Et comment le comprendre sans passer par l’exégèse roussélienne – celle de Raymond et d’Alain ? Quant à l’ineffable néant, dont on ne saurait faire l’économie, tout comme le plein ne se définit que par le vide et inversement, Roussel le convoque aussi en une plaisante joute verbale. Si la mort ne lui fait pas peur, c’est qu’elle n’est qu’un assemblage de lettres inoffensives : « Mort est bref… Il devrait s’écrire en trois lettres, “mor”, mais le t, qui s’est imposé au fil du temps, est précisément l’espérance que s’invente l’homme : il indique un horizon, même si celui-ci, pavillon en berne, s’avère morne, sans ornement, pas rose du tout, morose à se morfondre au fond d’un trou, dans le o du mot mort ». À l’inverse, l’amour – et « que serait l’amour sans la dimension du Verbe ? » – fait valoir ses droits dispendieux :

« Le mot amour a une sonorité qui invite à la sensualité. Pour le prononcer, on ouvre d’abord la bouche avec avidité et même étonnement, voire stupéfaction : a. C’est donc ça l’amour ? La voix glisse ensuite sur les lèvres tendues comme pour un baiser et se laisse naturellement porter par les vagues voluptueuses du m pour aller roucouler par le ou, déployé en un souffle chaud et langoureux, dans les rouleaux du r qui l’entraînent par un long frisson dans la rocaille des corps… »

Jouant avec les lettres, surgit Molly, jouissive joycienne, aux mollets promis aux molosses, et dont le nom en son alignement de lettres est tout un programme amoureux :

« Comme tu as de belles consonnes, Miss Molly : MssMll ! Et aussi de bien jolies voyelles : ioy ! Dans le grand lit à baldaquin du M, tu refermes sur moi tes grandes ll et tu me serres contre tes seins. Tu me retiens dans ton o et tu serres, en poussant de petits i. »

Car cet embrouillamini de consonnes et de voyelles convoque l’imaginaire. Les lettres se corporisent et se font matière, ce qui est d’ailleurs l’essence même de la Création : Dieu dit que la lumière soit… Nommer, c’est créer. Épeler le mot, c’est faire accéder la chose. L’auteur imagine même une liaison épistolaire entre deux lettres de l’alphabet pour nous livrer cette luxurieuse sarabande :

« La folie, la passion, la luxure, l’émeute se sont emparées du Verbe. Les virgules déferlent comme des frissons. Les points d’exclamation affûtent leurs lances. Les guillemets décochent leurs flèches. Les hampes se dressent. Les déliés s’enlacent et s’étreignent… »

Et puisqu’on en est à corporiser les rêves, voici Anna, dont la perfection palindromique fait qu’elle est pareille par devant et par derrière. Et puis Lise, avec et sans l’anal, et donc Freud, toujours représenté se goinfrant d’oignons et rêvassant au divan, sous le sourire goguenard de Lacan, car « les mots continuent de ricaner dans l’ombre ». Les deux grands analystes en resteront bouche bée face à la plus belle scène d’amour du récit, tandis qu’André Breton, convoqué au sein de ce paysage surréaliste, « reste un peu en retrait, à l’écoute, l’air digne et dominateur, portant un regard oblique vers l’horizon » :

« Ô ma Lise, malicieuse, licencieuse, je monte aux cieux. Du vol de huppe de mes doigts je soulève ta jupe, voluptueuse relique, je te reluque, nues tes cuisses, nue l’anse où je m’élance, où je sens, où je hume l’anis – avec un je-ne-sais-quoi d’un parfum de thé – jusqu’au vertige, jusqu’au râle, dans le grand lit à spirales qui m’aspire. Tu es nue, oui, tu es nuit, inouïe, alors je viens boire le vin, tabou, de ta bouche et te mordiller tendrement l’or, l’orée à l’aube, le lobe de l’oreille sur l’oreiller, en te disant des mots doux : c’est ainsi qu’un homme aime une femme ! »

C’est pourquoi un chapitre de ce livre où s’érotisent les lettres s’intitule « Lettres d’amour ». Sans oublier ce fait primordial, élémentaire, que « pour parler, les lèvres s’embrassent ». La première expérience loquace est celle du bébé qui n’a, jusqu’ici, de lèvres que pour succionner, après quoi, dans la digestion de sa tétée, voilà qu’il réunit ses lèvres et souffle de l’intérieur le seul son occlusif possible, ou b sonore ou p sourd, ou avec quelque mouillure le m, parfaite bilabiale, et l’assistance donne sens en entendant baba, papa, mama, alors que ce n’est qu’efflorescence de baiser. Alain Roussel est un poète, un « singe de Dieu », comme l’est tout romancier, attentif à « ce nulle part derrière la pensée où règne un assourdissant silence », et qui sait claquer de la langue. Un dernier mot, couché à l’évidence comme l’est, par exemple, l’écriture anglaise, fouillant l’analyse linguale, voire l’inguinale, avec la folle perspicacité d’une psychanalyse mise à l’encan – ah, Lacan ! –, il nous donne enfin, « en cassant la coquille des vocables », cet inénarrable portrait du bafouillant Sigmund illustrant la théorie roussélienne selon laquelle « de la friction des lettres, jaillit une fiction » :

« Ah, quelle belle moue, quelle belle mouche, j’adore vos bas, j’adore vos babouches, ma langue fourche, ma langue est un four, permettez que je vous tou, que je vous toutou, que je vous touche, vous m’avez l’air bien phare, bien farouche, devant mes escarres, mes escarmouches. Votre mollet, pris au collet de mes tendres mains, est un feu follet. Sur l’hôtel de vos fesses, j’aimerais dire la messe, nos corps en lit, nos corps en liesse, je chanterais votre proue, vos prouesses, voyez comme je me dresse, allons Madame ne me mordez pas trop, ah, le bouge, la bougresse, ah la diablesse, rien ne presse, vous me mettez en pièces, vous tenez vos promesses, ah, quelle allée, quelle allégresse ! »

Amant des mots, guetteur des choses, sacralisant chaque lettre dans sa calligraphie hiéroglyphique, Alain Roussel, d’une langue fouettée plus que châtiée, convoque ici, « dans le brouillard des draps défaits », grandes têtes-molles et odalisques, lectures et fantasmes, et ces choses muettes et d’autant plus parlantes, dont on ne retiendra, pour finir, que le mot « murs », ce mur pluriel, auquel l’actualité rend ses lettres de noblesse, ou disons de détresse, mur par-ci mur par-là, murs partout, ces murs que l’homme porte en lui et qui « forcent sa pensée à dériver sans cesse par peur d’une brûlure immédiate avec la vie ». Ainsi Roussel nous transmet-il l’angoisse des objets qui nous font signe et nous alertent. Mais, au-delà de cette soudaine gravité, nous ne retiendrons chez lui, au secret creuset des mots et des choses, chers à Foucault, que ludisme et impertinence. Celle-là même d’Alice – celle qui connaît « les noms secrets » –, de l’autre côté du miroir, se jouant du non-sens, du piège des mots, du poids des choses. Sans nul doute, ce territoire linguistique qu’arpente Alain Roussel avec une « frénésie lexicologique » des plus gratifiantes n’est rien d’autre qu’un pays des merveilles.

© Albert Bensoussan, 2 juillet 2019, site En attendant Nadeau → article ici


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◘   Laurent ALBARRACIN 



ALAIN ROUSSEL, LA VIE SECRÈTE DES MOTS ET DES CHOSES


La méthode qu’emploie Alain Roussel pour faire rendre leur langue aux mots et aux choses, relève de ce que lui-même appelle la cabale phonétique et ressemble à ce qu’ont déjà pratiqué, en leur temps, un Jean-Pierre Brisset, un Ghérasim Luca, le Michel Leiris de Glossaire, j’y serre mes gloses, ou même Raymond Roussel, ce dernier n’ayant pas de lien de parenté avec notre auteur, encore que certainement il existe une sorte de filiation mythique qui joue là, et une homophonie qui n’est pas anodine. Car précisément, pour Alain Roussel, il n’y a jamais de hasard ni d’anodin dans la proximité phonétique, ou plutôt il y en a, du hasard, mais il est aussitôt l’occasion d’en jouer, d’y trouver des raisons sémantiques, d’y voir un vaste complot général du sens, largement délirant.

L’ouvrage débute par une espèce de récit, La vie privée des mots, où le narrateur livre quelques-uns des plus beaux spécimens de la collection de mots qu’il a accumulée au fil du temps et de ses dérives dans le lexique. Anagrammes, palindromes, formes des lettres, paronomases, calembours, guematria burlesque, idéogrammatisation forcée des vocables, tout est bon pour parier sur une existence propre des mots, et même une vie intérieure insoupçonnée par où ils se moquent de nous et nous font la nique. Cette collection, l’auteur ne l’ordonne pas selon un classement alphabétique ni par familles de mots, mais en se laissant aller à la pure logique de la promenade et de la facétie. Il y a de quoi rire en effet dans les mots et d’alléger leur signification vers toujours plus de liberté et d’envol. Ainsi « le sacrilège rend le sacré plus léger », et l’éléphant, malgré sa lourdeur, « a le fantasme des ailes », d’où ses oreilles. Les papilles montrent que nous avons « un papillon dans la bouche », etc.

La langue française, par la pauvreté numérique de son vocabulaire, est imprécise, mais cela fait évidemment sa richesse. Les mots sont souvent polysémiques et ont de nombreux homophones, ce qui fait qu’ils sont ambigus et ambivalents. Du coup chacun semble posséder en lui-même un monde sensoriel, un « Umwelt », susceptible de varier selon les rêveries de chacun. Voici ce que Roussel dit par exemple de l’indétermination du genre dans le mot après-midi : « Me promenant au printemps en forêt ou au bord de la mer, en agréable compagnie et en douce rêverie, j’aurais tendance à dire une après-midi. Mais l’hiver, dans le froid, sous le vent ou la pluie, prenant un air de coq renfrogné, je suis prêt à jurer par tous les cocoricos que la seule dénomination possible est un après-midi. » Cela ne vaut pas que pour l’après-midi : tout mot, ou la plupart d’entre eux, possède une marge de manœuvre où il est aisé de le manipuler, ou plutôt de lui laisser la main. Les mots n’ont pas cette fixité qu’on leur prête d’ordinaire, ils ont une vastitude en eux où eux-mêmes voyagent.

Le chapitre le plus intéressant de cette partie du livre est sans doute le chapitre X où Roussel aborde la question du cratylisme. Il y développe cette idée, déroutante à première vue mais évidente à la deuxième, que l’arbitraire du signe est ce qui permet de refonder, de remotiver le lien distendu entre le signifiant et le signifié. Il y aurait une sorte de cratylisme rétroactif et paradoxal dans la langue, et actif en tout cas chez les poètes, où l’arbitraire du signe laisse la voie libre pour recréer poétiquement la relation entre les signifiants et les signifiés, et même entre signifiants et signifiants, entre signifiés et signifiés. Cela paraît tout bête, mais n’est-ce pas cela la poésie, que de faire circuler le sens de libertés en nécessités retrouvées, renouvelées ? Jouer avec les mots, c’est goûter ce cratylisme-là, où s’inventent des rapports de ressemblance fondés sur la liberté. La gratuité, faut-il le rappeler, dans la langue comme en tout, ça n’est l’absence de toute relation, c’est au contraire des échanges et du don.

On évoquera pour terminer les deux textes qui achèvent le livre, L’ordinaire, la métaphysique et La poignée de porte. Il ne s’agit plus de cabale phonétique, cette fois-ci, mais bien d’une cabale des choses. Dans la lignée plus ou moins d’un Francis Ponge, Roussel laisse la parole aux choses. Non plus vraiment parce qu’il leur confie sa langue, qu’il libère en elles le signifiant, mais parce qu’il leur donne une vie autonome, pleine et entière, où elles s’affranchissent des usages ordinaires où on les cantonne habituellement. Où vont-elles, les choses, lorsqu’elles ont recouvré la liberté, leur liberté de choses ? Eh bien à nouveau elles se promènent au pays insouciant et joyeux de la métaphysique et de la poésie.

© Laurent Albarracin, 01/08/2019, site Poezibao → article ici
avec un extrait (choix de la rédaction)


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◘   ÉMISSION   ◘





Par Pascal PARADOU


Diffusion : lundi 8 juillet 2019

ESOTÉRISME ET LEXICOGRAPHIE AVEC LE POÈTE ALAIN ROUSSEL

à propos de La vie secrète des mots et des choses


Les mots n’ont plus de secrets pour Alain Roussel. Il s'est intéressé très tôt à l'ésotérisme sous tous ses aspects, lisant pêle-mêle des auteurs occidentaux et les grands textes orientaux (bouddhisme tch'an, soufisme, hindouisme, taoïsme. Il a déjà publié un essai sur les mots, La Vie privée des mots, à partir de la cabale phonétique et d'une interprétation très personnelle de la forme des lettres. Dans son dernier ouvrage, La vie secrète des mots et des choses, il entre dans leur intimité et se penche aussi sur celle des objets, « tel un psychanalyste » selon ses propres mots. Il se révèle finalement autant qu’il en révèle sur ce qu’il observe.

ENTRETIEN avec Alain Roussel : Durée 5mns27s → ICI



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╔   ALAIN ROUSSEL   ╗




Alain Roussel est né en 1948. Il s’est intéressé très tôt à l’ésotérisme, dont l’alchimie et la cabale phonétique, et aux spiritualités orientales. Mais c’est la poésie, qu’il découvrira par la lecture, à l’âge de dix-huit ans, de Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, Breton, Desnos, Péret, Aragon, Artaud, Michaux…, qui l’incitera à écrire. Il a publié une trentaine de livres ou plaquettes, notamment chez Plasma (Drachline), Lettres Vives, Cadex, Apogée, La Différence et publie régulièrement des notes de lecture dans En attendant Nadeau (Journal de la littérature, des idées et des arts) → ici, la revue Europe et sur son blog, Passager clandestin de la pensée → ici.

Publications :


Le Poème après le naufrage, P.-J. Oswald, 1977
Le Texte impossible, Inactualité de l'orage, 1980
La Lettre au petit homme noir, Plasma, 1983
Le Temps d'un train, Inactualité de l'orage, 1983
La Légende anonyme, Lettres vives, 1990
Il y aura toujours des gardiens de phare, Poiein, 1992
Fragments d'identité, Lettres vives, 1995
L'Ordinaire, la Métaphysique, Cadex, 1996
Rite pour l'aurore, Lettres vives, 1998
Somnifère d'indien, Wigwam, 1999
La Poignée de porte, avec des dessins de Yvon Guillou, Cadex, 1999
L'Œil du double, Lettres vives, 2001
Ils, Cadex, 2003
La Voix de personne, Lettres vives, 2006
Le Récit d'Aliéna, Lettres vives, 2007
La Vie privée des mots, La Différence, 2008
Que la ténèbre soit !, La Clef d'Argent, 2010
Le gardien des voyages, Pièces à conviction, 2010
Chemin des équinoxes, Éditions Apogée, 2012
Petit manuel de savoir-vivre en une seule leçon, Le Cadran ligné, 2012
Ainsi vais-je par le dédale des jours, Éditions Les Lieux-dits, 2013
Le Labyrinthe du Singe, Éditions Apogée, 2015
Le Boudoir de la langue, illustrations de Georges-Henri Morin, Pierre Mainard, 2015 → ici
Un soupçon de présence, Le Cadran ligné, 2015 → ici
Le livre des évidences, avec des encres de Georges-Henri Morin, éditions des Deux Corps, 2016
La Phrase errante, avec des dessins de Sandra Sanseverino, Le Réalgar Editions, 2017 → ici

Bibliographie complète et biographie → ici


lundi 7 octobre 2019

Pierre PEUCHMAURD, LES CORDES DE PATIENCE, L'Oie de Cravan éditeur, 2019 ◘ - ◘ Notes de lecture : Geneviève TREMBLAY ; Gabriel TREMBLAY-GUÉRIN




Pierre Peuchmaurd, Les Cordes de Patience,
Hors-collection, l'Oie de Cravan, 2019


Les poèmes, de cet ensemble inédit de 2006, évoquent le printemps, la venue de l'été, du désir et de l'horreur.

En librairie au Québec
Prix : 16,00 $


CONTACT  :

L'Oie de Cravan
6258, rue De la Roche
Montréal, Québec
H2S 2E1
Canada

Adresse électronique : lentement[at]oiedecravan.com
(remplacer [at] par @)

SITE → ici







Source image : éditions L'Oie de Cravan
17/04/2019, article La lumière d'avrilici


ll y aura 10 ans ce 12 avril que Pierre Peuchmaurd est mort à l’âge de 60 ans. L’univers surréaliste animalier de ce poète français est au cœur du projet éditorial de L’Oie de Cravan. C’était un ami, un mentor et, surtout, un très grand poète. Nous avons voulu lui rendre hommage en publiant ce petit recueil inédit qui regroupe des textes datant tous de l’année 2006 […]. → L'Oie de Cravan.

«  Belles éclaircies sur la mer Noire, beaux égorgés, poissons sans tête. Cheval doré de boue, le printemps va de pierre en pierre jusqu’à la corde au bout du monde. […] ».

P. Peuchmaurd, extrait



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◘   SOIRÉE DÉDIÉE 

à PIERRE PEUCHMAURD   ◘



Presque la nuit, pour Pierre Peuchmaurd

12/04/2019



© Photo Antoine Peuchmaurd : « Pierre Peuchmaurd et l'ombre de son chien Zig »



Le 12 avril 2019, de 20 à 23 heures,

une soirée-lecture a été organisée à
la librairie Port de tête 
269 avenue du Mont-Royal Est
 Montréal (CANADA)

à l'occasion du lancement de
Les cordes de patience
un inédit écrit en 2006

LIEN → ici


Pierre Peuchmaurd est né à Paris en 1948 et est décédé le 12 avril 2009 à Brive des suites d’un cancer. Il aura vécu près de 40 ans en Corrèze où il animait les éditions Myrddin. Écrivain affilié à l’héritage surréaliste, il est à la tête d’une œuvre poétique abondante qu’il a fait paraître chez des éditeurs comme Robert Laffont, Seghers et Fata Morgana. Il est considéré par plusieurs comme l’une des plus importantes voix contemporaines de la poésie en France.


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◘   Site Le studio de l'inutilité  ◘


« Les cordes de patience », de Pierre Peuchmaurd





Illustration in Les Cordes de patience, 
Source image → ici



« Les cordes de patience », de Pierre Peuchmaurd. Texte inédit publié par l’Oie de Cravan à Montréal en avril 2019 à l’occasion du dixième anniversaire de la mort du poète.

EXTRAITS

Le bois craque sous les bois. Le cerf posait seulement la question de la sève.

Abondance d'herbe dans les cheveux, de pâquerettes sur l'ivoire, de fers rouges aux chevilles - rien ne nuit à ceux qu'un printemps souterrain ronge.

Lanières de l'air. L'air c'est des lanières, des manières, des tanières dans le noir. Ton corps aussi, c'est ça : glissières, manières, matière, dans l'air.

P. Peuchmaurd



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◘   Geneviève TREMBLAY  ◘



Pierre Peuchmaurd, dix ans après


Comme il nous faut toujours de la poésie, en voici de la belle: pour souligner les dix ans de la mort du poète français Pierre Peuchmaurd, l’éditeur montréalais l’Oie de Cravan a publié en avril un ensemble de textes inédits, Les cordes de patience. Voilà des tableaux plus courts qu’une sieste d’été, une magnifique architecture de ce que nous sommes à travers les saisons et le temps. Il faut larguer les amarres et se laisser porter sous son « ciel jaune », en attendant de voir apparaître ses « grandes plaines » et leurs montures filantes.

Pierre Peuchmaurd, c’est l’immensément grand dans le tout petit.

Geneviève Tremblay, 06/07/2019
Site le devoir → ici



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◘   Gabriel TREMBLAY-GUÉRIN   ◘


Les cordes de patience



Après avoir publié les aphorismes du regretté Pierre Peuchmaurd, L’Oie de Cravan fait paraître ce printemps Les cordes de patience, petit recueil d’une trentaine de pages seulement. Mais, plaquette ou pas, lorsque c’est du Peuchmaurd, je me garroche. Tout comme dans Fatigues, le surréaliste érudit tresse de ces tableaux évoquant par moment l’œuvre de Hieronymus Bosch. Par exemple : « Le diable s’est couché dans la truie, l’eau a grondé, rose et jalouse, l’ange a pourri l’auge. Neuf porcelets dansent sur leurs cornes » ; ou encore : « La neige monte un cheval bas, les châteaux flambent dans leurs tiroirs, le grand porc des étoiles passe sa langue sur nos cils, la guerre augmente ses prix, on connaît ses dimanches ». Un hommage au « Printemps carcasse » où je me perdrais des heures durant.

Gabriel Tremblay-Guérin, librairie Pantoute
in revue LES LIBRAIRES - NUMÉRO 113 → ici




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◘   SITE DIMEDIA   ◘



LES CORDES DE PATIENCE



E X T R A I T S

Habiter un chien est une habitude de borgne, de roi, de demoiselle. Revêtir un printemps est l'affaire des ans. Rappelle-toi comme nous marchions sur le verre pilé des étoiles, comme on découvrait leurs fils, ce qu'on y pendait.

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Du gravier dans la gorge, j'attends qu'un livre tourne ma page. Je fais confiance aux buses, à l'orage, au silence. Je mords mes draps.

P. Peuchmaurd
Source : Diffusion Dimedia → ici


☛ Les livres de l'Oie de Cravan sont distribués :


au Québec : par Dimedia

en France et en Belgique : par Les Belles Lettres


NOTE : Le livre Les Cordes de patience de P. Peuchmaurd était disponible (13€) au 37ème MARCHÉ de la POÉSIE à PARIS, PLACE SAINT SULPICE, du 5 au 9 JUIN 2019, sur le stand de L'OIE de CRAVAN.



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A    N O T E R

P R O C H A I N E S     P A R U T I O N S



CHEZ PIERRE MAINARD ÉDITEUR → ici


AUTOMNE 2019


Pierre PEUCHMAURD, LE SECRET DE MA JEUNESSE suivi de LES JOURS DE RANGEMENT, frontispice de Jean-Pierre Paraggio  parution novembre 2019.

Réédition du livre que Pierre PEUCHMAURD avait consacré à Maurice BLANCHARD dans la Collection « Poètes d'aujourd'hui », chez Seghers, 1988.



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R A P P E L


L'oeuvre dense de Pierre Peuchmaurd a été publiée par de nombreux éditeurs : Robert Laffont ; Seghers ; Pierre Bordas et Fils ; Éditions Maintenant ; Commune mesure ; Collection 13 ; Toril ; Le Melog ; Collection Inactualité de l'orage ; Bibliothèque de l'amateur ; Périscope ; Le Castor astral / Même et Autre ; Privat ; Camouflage ; Arabie-sur-Seine ; Le dé bleu ; Ironie Shakespeare Éditeur ; L'Allée simple ; Encres vives ; Myrddin ; Haldernablou ; Éditions du Rewidiage ; Fata Morgana ; L'embellie roturière ; L'Éther vague / Patrice Thierry ; Wigwam ; Éditions du Laquet ; La maison de verre ; Atelier de l'Agneau ; L'Air de l'eau ; Collection Risques et périls ; Cadex ; La Morale Merveilleuse ; Panorama ; L'Escampette ; Les éditions de surcroît ; Simili Sky ; Les Loups sont fâchés ; Le Cadran ligné ; Collection de l'umbo ; Libertalia ; L'Oie de Cravan ; Pierre Mainard.


Tous les Ouvrages référencés
(avec bibliographie et biographie) → ici



A R T I C L E S

A CONSULTER


Pierre PEUCHMAURD par Laurent ALBARRACIN - Collection Présence de la poésie - Editions des Vanneaux, 2010 : magnifique ouvrage pour qui veut découvrir l'univers poétique du poète. → ici

Pierre Peuchmaurd, 26 juillet 1948 - 12 avril 2009, HOMMAGE à l'un de nos plus grands poètes français actuels. → ici

DOSSIER Pierre PEUCHMAURD, immense et indispensable poète : son regard sur la notion d'absolu, les sources de la poésie et son invitation à l'expérience du « dérèglement des sens ». → ici

Le riche bestiaire de Pierre Peuchmaurd in Revue L'Or aux 13 îles, N° 2, avec un dossier illustré réuni par Jean-Christophe Belotti « Pierre Peuchmaurd, POÈMES », 2011. → ici

SOAPBOX N°6, Feuillet de l'Umbo consacré à l’œuvre de Pierre Peuchmaurd, Décembre 2013. → ici

Pierre Peuchmaurd, ses derniers poèmes des 8, 9, 10 et 11 mars 2009 in Revue CATASTROPHES N°10, 2018 → ici

Pierre Peuchmaurd (1948-2009) en AVRIL 2019 : toujours immanquablement présent sur la scène de la poésie française depuis 1968. → ici