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BLOG ART et POESIE : OÙ VA ÉCRIRE ? — POETE — © APPAIRAGES ART

samedi 27 avril 2019

Alice MASSÉNAT, Le Squelette exhaustif, Éditions Les Hauts-Fonds, 2019 ◘ - ◘ Notes de lecture de : Claude-Lucien CAUËT ; Alain ROUSSEL ; Alain JOUBERT ; Jean-Nicolas CLAMANGES ; Serge MARTIN



Alice Massénat, Le Squelette exhaustif,
Préface de Jacques Josse.
Couverture et illustrations de Guillaume Guintrand.
Éditions Les Hauts-Fonds, avril 2019
17 euros.

SITE Les Hauts-Fonds → ici


COMMANDE PAR INTERNET

Les frais de port sont de 2,50 Euros 
pour toute commande passée par Internet.

*

COMMANDE PAR COURRIER

Éditions Les Hauts-Fonds
22 rue Kérivin
29200 Brest

Frais de port (TTC) pour : 1 ouvrage = 2,20 €
2 ouvrages = 3,00 € ; 4 ouvrages = 4,00 €

*

LIBRAIRIE : les ouvrages des Éditions Les Hauts-Fonds
sont distribués par SPE - Comptoir du Livre.



Le livre comporte trois parties : Le Squelette exhaustif ; L'Atropisme du désir ; Le Piacador aux yeux d'étain.


«  Je veux
parmi les phalanstères qui s'époumonent l'autre
intrinsèque le baume du sourire
Je veux rire et vivre
Le primordial pour la chasse de nos calanques que ma langue embrase

A bras-le-corps jouir d'une extase qui s'émeut
où nos masques s'échelonnent

Je saisis ses yeux
ses binocles et sa peau
Il se retourne en des failles de crocs
La fleur dix fois plus sensuelle que soumise

Hier la clameur
entre caducs et adages
alors que le ravin s'affûtait
tout à toi

Et tes bras qui m'enserrent
et cet amour qui luit
au détour d'un pal plus beau que jamais

Je t'offre mon sang et mes blessures
pleins poumons sur la valse urticante
du miroir aux yeux de chouette

Je veux
au parterre du fleuve de ma mémoire
enjamber cet acide de nos corps
et biscornue je t'ouvrirai la mer
dans nos propres mots  »

Alice Massénat, in Le Picador aux yeux d'étain p. 75/76



« […] Alice Massénat n'est pas de celles (de ceux) qui demandent protection ou assistance. Elle ne courbe pas l'échine en espérant l'éclaircie. Elle a conscience que le poème ne tombera pas des nues, quand ça lui plaira, quand les planètes seront alignées. Elle n'a, de toute façon, pas de temps à consacrer à l'improbable. Elle préfère provoquer les mots, en repérer certains qui dorment dans les recoins du dictionnaire, susciter leurs sonorités étranges, les assembler pour qu'ils se frottent, les faire sortir de leurs gonds, les tordre en y ajoutant son grain de sel et en les dotant de cette syntaxe ébouriffante qui lui permet de se retrouver sur la crête de la vague sans jamais être emportée par les rouleaux. C'est son radeau de survie. Elle y embarque sa rage, ses blessures, ses morts, ses failles, les trous noirs de sa mémoire et la folie qui guette, qui rôde en quête d'encéphale et de cervelet à investir. […] »

Jacques Josse,
extrait de la Préface « Sur le fil du rasoir »

*

«  Alice Massénat ne raconte ni jamais n'esthétise, elle traduit peut-être un corps en encre et images et paradoxes, toujours est-il que cette écriture ainsi livrée à l'air libre, et sans jamais se corrompre, n'a pas fini de nous subjuguer. Hors du circuit spectaculaire, elle a sa place parmi les plus incroyables de ce temps... Sous l'égide des dieux-vases, le tranchant des lames ou des ongles, le verbe violer, la gorge, le scalp, les escarres, la Pythie ou le vilebrequin, etc. - son lexique emprunte à la souffrance, aux mythes, à tous les glossaires -, Alice Massénat explore inlassablement les lieux possibles à quelques-uns, jusqu'à n'en faire qu'un pour de vrai, qui « se suffirait à soi » si le monde n'insistait pas. Voici donc, entre vermeil et vertige, dans des poèmes qu'on lit comme on embrasse, l'heure sonnée de voir en Alice Massénat cette poésie présente qui vaudra jusqu'après soif, parlera aux émaciés de l'amour et des images comme aux cueilleurs de couleurs et de mots, de rythmes. Un murmure salvateur habillé en tumulte... » Jean-Claude Leroy


◈ ◈



◘  Claude-Lucien Cauët  ◘



Alice Massénat, «Le Squelette exhaustif»



La poésie est là pour révoquer en doute la réalité, surtout par les temps qui courent où cette réalité trop fardée est à vendre et se prostitue à tout va. Un poète qui s’y réfère ne peut plus vraiment la célébrer, il se voit contraint de s’en affranchir, plus ou moins fermement, et de suggérer une autre réalité qui révèle l’arbitraire et la facticité de la première.

Alice Massénat adopte l’attitude inverse : elle se situe d’entrée de jeu en marge. Elle habite d’emblée un autre univers qu’elle crée à l’oreille avec sa musique personnelle, harmonieuse jusque dans ses dissonances. Loin du monde commun où nous vivons, elle l’évoque pourtant sporadiquement pour laisser entendre qu’il n’est pas fondamentalement différent de celui qu’elle élabore avec ses mots mais qu’il est une part du monde supérieur où elle navigue naturellement. L’erreur serait de considérer ces rares passages comme des concessions au réalisme, alors qu’il s’agit de vécus si intenses que leur relation excède la réalité au point de rejoindre ce que le langage pourrait élaborer de plus fou. Je pense aux deux premiers poèmes du Squelette exhaustif dans lesquels elle narre crûment, tout de suite après qu’il s’est produit, un épisode particulièrement tragique de sa vie. Et c’est à partir de ce rapport, glacial dans sa désolation, que vont se développer les poèmes du recueil.
Peu soucieuse de réalité, la poésie d’Alice Massénat est pourtant une poésie d’images. Non qu’elle cherche, comme tant d’autres, à fabriquer des images congrues au monde, mais sa tête en est pleine. Elles surgissent au hasard, se bousculent, brillent et disparaissent en une vision accélérée de l’histoire du cosmos où Alice puise au passage ce qui lui convient et dont elle détache des morceaux disparates pour exprimer son désir, sa souffrance et sa colère. C’est pourquoi les sentiments passionnés et violents qui l’animent s’inscrivent dans l’universel en échappant radicalement à la mesquinerie du quotidien. Rien de petit chez elle, d’étriqué, de tiède, de maniéré, pas une de ses lignes ne traîne dans le marécage de la poésie à l’eau de rose. Qui veut la suivre connaît le « vent salubre » des contrées de glace ou de feu dans lesquelles se jouent des drames qui élèvent l’âme et le corps à des lieues au-dessus de la médiocrité consentie.

Alice est habitée
Elle possède un réservoir inépuisable de mots qui cognent pour clamer ses amours, ses douleurs, ses fureurs. Et cela ne s’arrêtera pas. Il suffit, semble-t-il, qu’elle ouvre la vanne. Mais ce n’est pas si simple : d’une façon ou d’une autre, il faut bien qu’elle soit habitée par une espèce particulière de génie, un génie du verbe. Comment expliquer autrement la puissance incroyable de sa poésie ?
Il y a deux sortes de poètes : les possédés et ceux qui amplifient délibérément leur exaltation. Les seconds s’obligent à ressentir ce que ressentent spontanément les premiers et ils ont besoin d’une solide technique pour parvenir, s’ils y parviennent jamais, à une aisance comparable dans leurs œuvres. Dans le Phèdre de Platon, Socrate déclare : « La poésie de l’homme qui garde sa raison est éclipsée par celle de ceux qui délirent. »
Alice Massénat appartient évidemment à la première famille, où elle côtoie d’antiques aèdes, Lautréamont, Artaud et d’autres… Rien de forcé chez elle, rien de travaillé. Aucune technique qu’elle pourrait expliquer et transmettre. Elle n’imite personne et n’est pas imitable. Un poème d’elle, c’est elle tout entière, corps, esprit et langage, d’un bloc. Personne ne peut la confondre avec une autre.
Il faut sans doute frôler la folie et pleinement délirer, puis se souvenir de ces états comme d’états de grâce pour connaître une inspiration qui soit comme portée par un souffle divin. Ce qui caractérise les poèmes d’Alice Massénat ce n’est pas tant qu’ils sont beaux, c’est qu’ils sont vrais.
Il serait cependant absurde d’envier la victime d’une psychose délétère sous prétexte que cette folie lui permet de créer des œuvres fortes. Certes, l’inspiration ne lui manque pas, mais sa vie est un enfer. À vrai dire, on ne la jalouse pas, on ne jalouse que ses œuvres, et on se demande comment obtenir le même résultat sans prendre de risque. C’est aussi la question que se pose Alice Massénat elle-même, une fois sortie des délires dont elle se souvient si bien. S’il faut être possédée tout en gardant raison, que ce soit par la création elle-même et par le langage qui en est le vecteur. Alice est habitée par le verbe.

Alice et le sens
Une question inévitable posée par la poésie d’Alice Massénat est celle du sens.
Ça ne veut rien dire.
Et pourtant ça dit quelque chose.
Côté lecteur, il faut avoir l’oreille. Une certaine sensibilité aux mots. Côté auteure, il faut que ces mots viennent non de l’intellect seul, mais de l’être entier avec ses folies, ses phobies, ses angoisses, ses amours, ses désirs.
Si ses poèmes n’ont pas de sens, ils ont cependant une signification. Je cherche à exprimer par là que ses mots, le plus souvent, ne décrivent pas, ne suscitent pas des images au sens de reproductions de la réalité, mais qu’ils ne résultent pas pour autant d’un jeu gratuit. D’ailleurs, Alice explique souvent que l’écriture ne peut jamais être gratuite, car ce qui est écrit accède ipso facto à l’existence. Nombre de poètes cependant abusent de ce droit à l’existence, ils alignent des vers non pas au delà du sens, mais volontairement privés de sens, vers ineptes, sans profondeur, qui sans doute existent, mais qu’il vaudrait mieux taire.
Il faut répondre à ceux qui, penauds ou méprisants, déclarent à la lecture d’un poème d’Alice : « Je n'y comprends rien ! » ou « Ça n’a pas de sens ! » Elle en est consternée. Supposons qu’elle réponde, en suivant ma suggestion : « Mes poèmes n’ont peut-être pas de sens, mais ils ont une signification. » Elle cloue le bec à beaucoup (pas à tous…), les sourcils se froncent. Les voilà dans le second degré : la phrase qu’elle vient de prononcer a-t-elle un sens ?…
Alice se fiche éperdument de décrire la réalité ou d’en proposer une interprétation – ce qui ferait sens. Elle crée une autre réalité, celle du poème, à laquelle elle parvient selon sa voie personnelle. Je la cite : « Je sors mes tripes, incapable de faire autrement. Mon cerveau fait le reste, avec le son et le rythme. »
Malgré son dédain de la célébrité et des arrivistes, Alice vise cependant une certaine reconnaissance dans un cercle restreint et elle se pose la question essentielle : « Le sens y est, à travers des associations d’idées qui me sont propres, de celles qu’on jette sur le tapis lors d’une psychanalyse. Mais est-ce pour que les autres entendent ? L’idéal serait que les autres parviennent à y projeter leur propre monde. Est-ce possible ? »
Les associations d’idées qui lui sont propres ont un sens qui n’est jamais entièrement acquis, même pour elle, et encore moins pour ceux qui la lisent. Pourtant, oui, bien sûr qu’elle écrit pour que les autres entendent ! Et ceux qui savent entendre reconnaissent leur propre monde, car il existe une essence humaine dont le langage témoigne en l’absence d’un sens précis. Alice établit alors une relation très particulière, par la médiation du poème, avec chacun de ses lecteurs. C’est cette relation que l’on peut convenir de nommer la signification du poème.

Alice et le monde verbal
Un poème d’Alice ne se justifie que si on postule l’existence d’un monde verbal, un monde de signifiants purs, libéré de l’obligation de doubler la réalité, mais libre aussi de le faire. Le pouvoir de conviction, l’évidence de ses poèmes suffit à prouver l’existence de ce monde verbal. En fait, il est une création humaine, mais il ne faut pas conclure pour autant à sa facticité, l’esprit humain est une réalité au même titre que la pluie, et ce qu’il crée est aussi réel que les fleuves.
Les poèmes d’Alice Massénat ne cultivent pas le non-sens, ils ne prétendent pas non plus tuer le sens au profit d’une supposée faculté supérieure de l’esprit. Aucune arrogance, aucun rejet de la raison et de la logique. Simplement, Alice sait qu’elle ne maîtrise pas le sens parce qu’elle ne le souhaite pas, et elle le reconnaît sans honte contrairement aux gens sérieux qui ne le maîtrisent pas davantage mais prétendent effrontément le contraire.
Ayant ainsi renoncé à saisir le sens du monde – et l’honnêteté devrait nous pousser à faire de même – Alice ne renonce pas pour autant à en infléchir le cours. Elle sait que les mots, tant qu’ils sont utilisés comme de simples outils, manquent à énoncer la vérité du monde, pour la simple raison qu’ils sont eux-mêmes cette vérité. Ils précèdent le monde. Ils précèdent le sens que nous cherchons péniblement. Il ne s’agit pas d’une antériorité historique, mais d’une hiérarchie propre à l’esprit humain. Les mots, venus du lointain de l’évolution, appris dès la naissance, sont premiers et contiennent toute la vérité à laquelle nous pouvons accéder. Les enfants le savent d’instinct, mais l’éducation les oblige à transformer ces mots souverains en serviteurs de la réalité ou en scribes de la connaissance. Le vrai poète se doit, tel un enfant, de redonner leur primauté aux mots. Personne n’y parvient mieux qu’Alice Massénat.
Elle écrit hors-sens, comme d’autres évoluent hors-piste à leurs risques et périls.


Claude-Lucien Cauët,
blog Médiapart / Jean-Claude Leroy, 21/06/2019 → article ici


⇘  


D’une vipère aux salaces de ma fièvre
s’éclipsait ce lugubre épars
le rire fou était fidèle
noir
La cornée vagabondant jusqu’aux fracas
d’un qui outre-vitrail
Le sang se cristallisa, l’apocalypse n’était plus qu’un rat
et dans mon pétoncle furibard
l’étal vibrait de son écrin aux plumes d’acier

Le tranchant était là
ma haine ne fit que croître
qui de l’absence ou du paraître l’emporterait

Crier
hurler mes ongles aux parois de fortune
le corps bouffé d’heurs
à dire le vrai je n’étais qu’une vulgaire écharde
qu’on recouvre d’un drap de suif
et parmi ces échancrures
le tu s’éloigne à outrecuidance

Taillader mes veines aux pirogues
éclater d’ici au beffroi
impassible
ne crachant plus rien d’autre qu’un feu iconoclaste

Le cerveau se meurt
et je pars plus loin
aux écarts de l’autre

poème p. 17, extrait de Le Squelette exhaustif



◈ ◈



◘  ALAIN ROUSSEL   ◘

Alice Massénat, Le Squelette exhaustif



On a beau chercher : on est perdu, « en suspens dans un semblant de vie », avec en soi des paysages brûlés, dévastés. On ne peut plus ni reculer, ni avancer, on ne peut pas non plus rester immobile. On voudrait parfois être mort mais l'on est vivant, qu'on le veuille ou non, forcé à être au monde, mais en désespoir de tout. C'est de cette façon, du moins à la première lecture, que je ressens le livre d'Alice Massénat, Le Squelette exhaustif, paru aux éditions Les Hauts-Fonds. Et l'on ne pouvait choisir meilleur éditeur pour cet écrit qui menace à tout instant de chavirer, d'être entraîné dans les profondeurs de l'être, « en mer de cactus », où il faut lutter contre la pieuvre innommable qui jette sur l'intruse son encre noire. Mais l'angoisse n'est-elle pas une preuve, à défaut d'une autre, que l'on existe ?

Nulle concession dans l'écriture d'Alice Massénat. Le corps souffrant – « je n'étais qu'une vulgaire écharde » – dans lequel elle entre comme par effraction, est au centre et la rappelle constamment à son propre désordre. Elle s'ouvre les veines du langage et le sang qui en coule ce sont ces mots qui ruissellent au fil des pages. Mais l'on aurait tort de croire que cette écriture-là n'est qu'une manière d'exprimer seulement, par le cri, un mal-être. Sa poésie, qui ne ressemble à aucune autre, est « son radeau de survie », selon la belle expression de son préfacier et ami, Jacques Josse. Elle vient, par une sorte de rituel magique très personnel, comme un exorcisme, une conjuration et surtout comme un appel à une nouvelle naissance. Il y a en effet cette « chrysalide » présente dans son œuvre qui ne demande qu'à devenir papillon, l'espoir fou d'un envol. « Donnez-moi mes équinoxes de l'aigle aux plumes de verre », écrit-elle.

Tout le livre porte les cicatrices des luttes incessantes et fratricides entre Éros et Thanatos. L'amour, la mort, la haine, la solitude, la révolte, la souffrance, la passion, tout ce qui vient crier à fleur de nerfs : en quelque sorte, ces poèmes sont des lettres d'amour. J'en veux pour preuve les derniers poèmes, regroupés sous le titre que je trouve superbe, « le Picador aux yeux d'étain », dont voici un extrait :

Je saisis ses yeux

ses binocles et sa peau

il se retourne en des failles de crocs

La fleur dix fois plus sensuelle que soumise


Hier la clameur

entre caducs et adages

alors que le ravin s'affûtait

tout à toi


Et tes bras qui m'enserrent

et cet amour qui luit

au détour d'un pal plus beau que jamais


Je t'offre mon sang et mes blessures

pleins poumons sur la valse urticante

du miroir aux yeux de chouette


Je veux

au parterre du fleuve de ma mémoire

enjamber cet acide de nos corps

et biscornue je t'ouvrirai la mer

dans nos propres mots.

Alain Roussel, site Pierre Campion, 23/06/2019 → article ici


◈ ◈



◘  Alain JOUBERT  ◘



Un « redoutable » recueil

Le squelette exhaustif d'Alice Massénat


[…] D’autres maquisards sévissent en Bretagne, à Brest, sous le label approprié des Hauts-Fonds ; ils viennent d’éditer leur trente-deuxième ouvrage, un « redoutable » recueil intitulé Le squelette exhaustif que l’on doit à Alice Massénat, cette surréaliste de la mouvance qui n’en est pas à son premier coup de blues ! Dans sa préface, Jacques Josse apprécie ses poèmes en termes radicaux : « Elle y embarque sa rage, ses blessures, ses morts, ses failles, les trous noirs de sa mémoire et la folie qui guette, qui rôde en quête d’encéphale et de cervelet à investir ». Attention, pourtant : Alice Massénat ne se contente pas de côtoyer l’abîme jusqu’au vertige, ses mots font jaillir une volonté absolue de faire face en guerrière aux assauts de l’angoisse, ce qui la pousse parfois à hausser le ton jusqu’à la harangue, à oser l’impensable, à cingler au grand large de l’imaginaire avec un langage débridant toute convention. Voyez donc :

« Hier j’arrachais les ronces par poignées et offrais nos non

aux viscères d’une quelconque racine

Hier je cramais et vitupérais le cimeterre de nos fiacres

et recluse en apothéose du soi

je violais les secrets d’outre-tombe »

ou encore :

« Demain

j’attaquerai mes hâles et nos espaces

je viserai le rire

briserai les glacis de vos espoirs

toujours plus paniqués et broyés

en piqûre de syllepse »

Sur le rabat de la couverture, Jean-Claude Leroy précise : « Alice Massénat ne raconte ni jamais n’esthétise, elle traduit peut-être un corps en encre et images et paradoxes, toujours est-il que cette écriture ainsi livrée à l’air libre, et sans jamais se corrompre, n’a pas fini de nous subjuguer ». Rien à ajouter. [...]

Alain Joubert, extrait article « Trois du maquis * », 02/07/2019
Site En attendant Nadeau → ici


« Trois du maquis * » : Allant du mystère à la révélation ludique, en passant par les fulgurances de l’extrême, les trois auteurs ici recensés : Alice Massénat, Jorge Camacho (Semen-Contra suivi de Harr. Postface de François-René Simon. Pierre Mainard, 2019 → ici) et Hervé Delabarre (Du string. Sonámbula (Québec), 2019 → ici), offrent un panorama exaltant de l’authentique poésie contemporaine.



◈ ◈


◘  Jean-Nicolas CLAMANGES  ◘


Alice Massénat, Le Squelette exhaustif



Qui donc, aujourd’hui, trouve la beauté amère, la blesse et l’injurie ? Eh bien, par exemple Alice Massénat, selon « une rythmique carnassière » (54), pour « hurler cette vindicte qui se meut en (s)es phalanges » (24), « ne crachant plus rien d’autre qu’un feu iconoclaste » (17). Et quelle époque l’incite à forcer, dans sa mixture de langue, la dose de noir pur (pour paraphraser ce qu’écrivait Breton de Jean-Pierre Duprey dans l’Anthologie de l’humour noir), sinon la nôtre ?
Ce nouveau livre inclut trois sections : la première, lui donne son titre, la deuxième est intitulée « Atropisme du désir » : toutes deux sont datées de 2016 ; la troisième : « Le Picador aux yeux d’étain », l’est de 2018.

À la différence de ce qui prévalait dans Le Catafalque aux miroirs (Apogée, 2005), les poèmes n’ont pas de titres (mais restent souvent dédicacés) et la disposition s’est simplifiée : uniformité du caractère, alignement systématique à gauche. Les textes se développent en strophes inégales entées d’une majuscule, sans ponctuation. Le vers demeure ce que J. Roubaud nommait le « vers libre standard »1, soumettant globalement les frontières rythmiques aux frontières syntaxiques. Une affiliation marquée ‘classiquement’ par un décrochage typographique quand la page ne peut contenir le vers entier. Ce qui permet – mais assez rarement – des effets de rejet :

Qu’adviendra-t-il de cette existence où pôle et hargne s’entre
                                                                                   choquent (83)

ou d’enjambement :

Sur nos crans bleus d’une nuit mon cœur s’esclaffe aux prismes
                                                                                           la voix
haranguée par quelque sournois la clé d’hystérie qui s’empale
Je
[...] (79)

Pour autant, l’oreille reconnaît parfois des mètres classiques comme l’octosyllabe : « […] je me vois suant l’atrophie/au parcours d’ïambes dégriffés [...] », ou l’alexandrin : « Le joug d’une arquebuse se pare d’outre-tombe » (67) : un vers qu’aurait pu signer l’auteur de la Romance sans issue, mon cher Christian Bachelin, et qui témoigne d’un affichage post-symboliste qu’a déjà remarqué Laurent Albarracin 2.
Mais les poèmes d’Alice Massénat s’abreuvent à l’évidence aux flux verbo-auditifs issus des Champs magnétique, la rage étant chez elle garant d’authenticité malgré tout, non sans impliquer tels opérateurs délibérés de subversion de la langue dominante et de ses clichés, comme par exemple ces collisionneurs d’atomes lexicaux que sont les tours prépositionnels, avec une préférence presque litanique pour « en » et « au(x) » :

Bientôt ne seront de mise qu’effrois et vigies
au bouleversement du Si
Bientôt la diatribe usurpée de ces visages aux traits cadenassés
que de leurs propres griffes jailliront
en tuméfactions d’escarres

Et tandis qu’un beau parleur s’inoculera
en mes veines d’indolence
[...]
tu me perturberas et m’exaucera percluse
la ville en endolorie de blues (80)

Sa marque dans ce champ, c’est qu’il en résulte pour le lecteur un étourdissant maelstrom : désir et mort, angoisse et désespoir, haine d’autrui et de soi – surtout de soi ; drogue et folie qu’on enferme ; crime et suicide (obsessionnels) ; corps violenté, violé, supplicié, défait ecchymosé, jouissant, malade, épuisé ; membres disjoints, organes rongés, percés; peau blessée, scarifiée, dépecée ; mais aussi rue, murs, béton, bitume, pavés ; mais encore l’espace, la mer, le vent avec « ponant » ou « suroît » comme aérant l’angoisse. Et puis parmi les systématiques ruptures de niveaux de style et de langue, des affleurements savants répétés « en piqûres de syllepse » (97), en auto-lacération « à l’oxymore » (58), en « joute dithyrambique » (86), selon telle « scansion bringuebalée » qui fait assez penser aux façons, elles aussi très singulières, de Claude Favre, sa brillante contemporaine en ces parages risqués.

Pour qui lit ce livre d’une seule haleine, l’impression dominante est celle d’une imprécation enragée, qu’on rattacherait volontiers, toutes choses égales d’ailleurs, à l’énergie d’un Juvénal où – facit indignatio versum – la fureur tient lieu d’inspiration. Mais ici pour une voix qui hurlerait depuis les urnes de sa mort litaniquement incantée :

La Pythie s’emballe
toujours plus intraitable
sanguinolente
en lobotomies à tout rompre

Mon corps tonitrue et ne peut que vous interpeller
contre leurs cantiques d’affabulateurs

Je voudrais mourir quel qu’en soit le syntagme
[...] (53)

Il reste que cette thanatographie d’une prophétesse du malheur assumée qui se revendique en « sorcière [...]/ vitupérant de massacres » (32) ou en « gorgone d’effarouche » (30), n’exclut pas, en quelques page de la IIIe partie, un très bel Éros torrentueux qu’on ne saurait réduire à l’influence de Joyce Mansour, et dont l’extrait plus bas procuré donnera une idée.


Jean-Nicolas Clamanges20/09/2019
Site Poezibao → ici


1 J. Roubaud, La vieillesse d’Alexandre, Essai sur quelques états récents du vers français, Maspero, 1978, p. 121 sv.
2 « Les deux registres de langue qui mêlent ici leurs eaux, l'un du côté du corps torturé à la façon d'Artaud, l'autre du côté d'un certain clinquant symboliste comme sorti de contes cruels à la Villiers de l'Isle-Adam, donnent à ces poèmes l'éclat d'un joyau de chair extirpé des plus sombres gouffres. Le ton parfois décadent et fin-de-siècle se marie au regard le plus cru et le plus anatomique et cela procure aux mots « torves / d'un salpêtre qui s'effare » des grâces et des disgrâces d'un autre âge et comme criées à l'encan, comme crachées à la face du réel en une sorte d'amère et superbe provocation. L'alliance du macabre le plus nu et d'un baroque presque rococo fait que cette poésie est la plus inactuelle qui soit et pour cette raison la plus rafraîchissante, quand bien même elle semble surgir et s'accomplir dans les pires tourments. » L. Albarracin, Compte-rendu de La Vouivre acéphale (Les Hauts-Fonds, 2013). (consulté le 15 sept. 2019).


Extrait

Des sourires qui prennent l’accord à califourchon d’un heurt
le pommeau du désir à la veille de resurgir
où tandis que nos élans s’entraperçoivent et s’emballent
le retour des sublimes du temps

Il vient
et je m’illustre en des trop-pleins d’une autre planète
À croiser son corps et humer cette superbe l’art d’être
je lui murmure mes olfactives et nos trépans

Plus un seul bruit
sinon une respiration d’esquisse

Il vient
Et de mes mots sortent des gens qui n’écoutent plus rien
sinon la brume à pleine verve
Je m’immonde de suif
exaspérant la pleine pluie

À tout le moins le vivre
être dans l’apothéose de peau contre peau
Je vous aime emplie de ruades qui s’ébranlent

Aller chanter les larmes de nos esquifs
reconnus au cours des cascades
et vos bras qui m’étreignent en folie de suroît
Il vient
et plus de secret
sinon quelques tracs (p. 73)

[...]

Bientôt je rirai de bonheur et d’effroi
femme en incandescence
fille du temps
je regarderai la beauté d’un bonsoir en lèvres de rosée

Je veux
parmi les phalanstères qui s’époumonent l’autre
intrinsèque le baume du sourire
Je veux rire et vivre
Le primordial pour la chasse de nos calanques que ma langue embrase

À bras-le-corps jouir d’une extase qui s’émeut
où nos masques s’échelonnent

Et tes bras qui m’enserrent
et cet amour qui luit
au détour d’un pal plus beau que jamais

Je t’offre mon sang et mes blessures
pleins poumons sur la valse urticante
du miroir aux yeux de chouette

Je veux
au parterre du fleuve de ma mémoire
enjamber cet acide de nos corps
et biscornue je t’ouvrirai la mer
dans nos propres mots (p. 75-76)


Jean-Nicolas Clamanges20/09/2019
Site Poezibao → ici



◈ ◈


◘  Serge MARTIN  ◘


Alice Massénat : Le Squelette exhaustif





Note de lecture de Serge Martin à propos de 
Le Squelette exhaustif de Alice Massénat

in REVUE EUROPE 
(Revue littéraire mensuelle à diffusion internationale)

N° 1087-1088 / Novembre-Décembre 2019 → lien ici



◈ ◈


♦  Alice MASSÉNAT  ♦


UN POÈME

in SOAPBOX 137




Alice Massénat, Le Squelette exhaustif, p.20

SOAPBOX 137, Feuillet de l'umbo, Juin 2019 ici




◈ ◈


♦ ALICE MASSÉNAT ♦


LE SQUELETTE EXHAUSTIF


in SITE SURREALIST NYC





An excellent, new collection of Alice Massénat’s poetry has just been released from Les Hauts Fonds → ici



☰ ☲ ☰


╔  R A P P E L  ╗


TOUJOURS AU CATALOGUE 
DES ÉDITIONS LES HAUTS-FONDS

➳ La Vouivre encéphale, d'Alice Massénat. Mars 2013. Couverture de Mireille Cangardel. 17 euros.


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« (...) Toute en brisures et en bourrasques, en sarcasmes et en compliments, barbelée, harcelée, la poésie d'Alice Massénat est comme le vent sur les places fortes.
Écoutez-la, et puis écoutez-vous. »

Pierre Peuchmaurd, « Écoutez-la » (1991),
in Colibris et princesses, éd. L'Escampette, 2004.


extrait

Extrait de La Mandragore aux escarres

Au cœur de la mêlée qui s'escarmouche
le fielleux n'a plus cours
et de leurs salves aux brumes claires
je m'en offusque
scalpel à l'ongle
l'esclave aux piètres encolures

Brisés
les clameurs de nos sangs aux farouches agapes
en imprécises le désarroi
et de l'oreille qui s'échappe
les pis éventrés
insoutenables

La beauté n'est plus là
Qu'en est-il de toutes ces cendres renfermées
où qu'elles soient
poussière de cœur
échevelées et improbables
de leurs seings aux vivre
et de leurs brimes aux salaces

Qui me jouera cette corde du plus loin de ma folie
qui m'esquissera la viole
le pourtour au coude
qui la verra
et des larmes aux sangs
la contrée s'éteindra
mandragore aux escarres

◘  


✓ Alice Massénat, poète né en 1966.
☛ En 1983-1984, elle fait deux rencontres qui se révéleront décisives : Jimmy Gladiator (animateur des revues Le Mélog, La Crécelle noire, Camouflage etc.), qui lui fera côtoyer un monde poétique habité par le surréalisme et où l'imaginaire tient la première place ; Pierre Peuchmaurd, dont l'écoute inspirée lui permettra d'élire ses propres mots, voire d'éructer ses rages.

☛ Plusieurs publications depuis 1987 chez : Camouflages ; Myrddin La Rivière échappée → dont publication : Les Dieux-vases (conclusion), préface de Marcel Moreau, 2015 ► article ici Wigwam La Digitale ; La Morale Merveilleuse ; L'Atelier de Villemorge ; Éditions Apogée → Le Catafalque aux miroirs, préface de Pierre Peuchmaurd, 2005 ► article ici ; Simily Sky → Ci-Gît l'armoise avec une couverture d'Antoine Peuchmaurd, 2008 ► article ici Le Cadran ligné Les Hauts Fonds → La Vouivre encéphale, 2013 ► cf ci-dessus.

« La langue qu'elle écrit ne se chevauche pas. N'est pas né celui qui la débourrera. Elle est désarçonnante de nature […] Pour Alice Massénat, la sémantique ne vaut que par sa capacité à se créer des situations textuelles renversantes, de l'ordre, ou plutôt du beau désordre, des savoirs en liberté, anarchiques par prédestination, déstructurés du lexique, et cependant d'une étrange cohérence jusque dans leurs scansions échevelées, leurs déboulés sans préavis »

Marcel Moreau, in Les Dieux-Vases, éditions La Rivière échappée, 2015article ici


« [...] Étrangère à l’inepte textualisme comme à la componction pseudo-métaphysique, elle met à l’air les tripes de la langue, exacerbe les occurrences douloureuses pour écorcher l’oreille trop complaisante, lacère une à une les couches de la parole afin d’atteindre la chair nue de la voix. [...] Dans l’univers d’Alice Massénat, on est transporté au-delà du style, de l’image et du cri et, par les convulsions du son pur, on accède à un sens furieux, à un sens proprement inouï, à ce qu’on devrait bien appeler un sur-sens. Trouver une langue, telle était la quête inlassable que nous proposait Rimbaud. Cette langue, la sienne, Alice Massénat l’a trouvée. »

Joël Gayraud, « Alice Massénat », extrait in Infosurr, No 118,‎ 2015 article ici


✓  Biographie & Bibliographie → ici


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