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samedi 20 avril 2019

Jean-Yves BÉRIOU, La confusion des espèces, Pierre Mainard Éditeur, 2018 – Notes de Lecture de Laurent Albarracin ; Richard Blin








Jean-Yves Bériou, La confusion des espèces,
Collection Grands Poèmes
Pierre Mainard Éditeur, 2018
14€ → ici


Les valises de l'amour sont prêtes, les haies de fuchsias s'embrasent sous la pluie et le phoque philosophe des saisons mortes crie dans la corne de l'été. Des nuits, des jours et des clairières à se promener en dormant, à voir briller dans l'ombre le grain de la peau, l'attache des épaules, les sexes qui parlent comme des oiseaux sur la plus haute branche. Plutôt des années comme des pierres qui chantent. Comme des voiliers qui fuient, leurs voiles tendues sur la mort qu'on n'a pas invitée. C'est l'amour et c'est la vérité.

J'ai dit la vérité, et je n'ai rien dit. J'ai dit l'amour et je ne sais ce que j'ai dit. J'ai dit la mort et j'ai dit que je dis l'amour. Les choses nous attendent derrière les haies. Il n'y a pas de haie qui tienne, les phoques glissent du rocher avec indifférence et la mer est absente de sa grande ombre grise, de ses étendards déchirés, de sa mémoire et de sa rage. À nous aussi, la rage est familière. Ses ossements qu'on ronge en riant, ses seins d'écume et sa douceur de vivre. C'est la rage et c'est l'amour.

Jean-Yves Bériou,
LES PRESTIGES DE LA MATIÈRE [PARTIE 2]
C'EST LA FOUDRE, C'EST LE LOUP, C'EST L'AMOUR, I p. 44



«  La Confusion des espèces se décline en trois parties où les poèmes, sous des formes différentes (proses, vers…), jouent de la magie des images, de visions d’une extrême finesse, de musicalité enivrante et du bestiaire de l’auteur pour porter notre émotion à son comble. Le poète repousse les réalités du monde au bord des mondes : il ouvre grand au large ses désirs d’être vivant et même lorsque la mort – tenace – rode et s’invite, la poésie bouscule cette « tête de mort » dans le néant. Le poète joue des coudes, combat, se révolte, vise les planètes, car il veut encore ''faire sa valise''.  »
Pierre Mainard

LIEN SITE Pierre Mainard → ici



◘  Laurent ALBARRACIN  ◘


Jean-Yves Bériou, "La Confusion des espèces"


La proposition fameuse de Paul Éluard, « il y a un autre monde mais il est dans celui-ci » s'applique on ne peut mieux à la poésie de Jean-Yves Bériou, une poésie où le merveilleux n'est nullement un horizon inaccessible, transcendant, mais une réalité purement immanente, tout de suite présente par les sensations et les images, tel ce « ciel de tourbe » où l’ascendant et le matériel viennent se conjoindre, s’accorder presque aromatiquement. On peut humer le lointain, on peut même le boire comme on boit un alcool fort.

L'autre monde – il faudrait ici une majuscule, l’Autre monde, car la référence à la civilisation celtique est forte chez ce poète (1) – ne se tient pas ailleurs que dans les plis chamarrés de celui-ci, non pas donc au repli du monde mais à son dépli, non pas au revers de ce monde mais à son dévers : soit à l'endroit où sa pente lyrique est la plus forte, où la cataracte est la plus assourdissante. L'image n'a pas chez Bériou un caractère spéculatif, théorétique ; la poésie n'est même pas la production d'un sens, elle est bien plutôt la réception de tout ce qui dépasse le sens, de ce qui le détruit par profusion. Le poème n’ordonne pas mais précisément se tient là où tout vient ensemble, très vite et très immédiatement, sans qu’on n’y puisse rien distinguer qu’un désordre lumineux, un battage d’émotions et une « confusion des espèces », une inséparation.

J’ai dit la vérité et je n’ai rien dit. J’ai dit l’amour et je ne sais ce que j’ai dit. J’ai dit la mort et j’ai dit que je dis l’amour. Les choses nous attendent derrière les haies. Il n’y a pas de haie qui tienne, les phoques glissent du rocher avec indifférence et la mer est absente de sa grande ombre grise, de ses étendards déchirés, de sa mémoire et de sa rage. À nous aussi, la rage est familière. Ses ossements qu’on ronge en riant, ses seins d’écume et sa douceur de vivre. C’est la rage et c’est l’amour.

Tout est pareil : la rage et l’amour, la présence et l’absence, la révolte et l’acquiescement, le merveilleux et la mélancolie. Le tragique ne se résout pas, ne se résout jamais. Il demande seulement l’acceptation du tragique, c’est-à-dire aussi bien son refus aveuglé, ébloui. Le plus étrange et le plus émouvant dans cette poésie est que l’émerveillement devant la beauté du monde est aussi une lassitude, un découragement, mais en quelque sorte un découragement content parce qu’il est la reconnaissance de la prévalence et de la supériorité de tout sur ce qu’on pourra jamais en dire, en penser. D’ailleurs on ne pense pas tellement, dans cette poésie et ailleurs (partout), on est simplement le sujet du monde : non pas du tout comme subjectivité créatrice, comme instance agissant sur le réel, mais comme celui qui est assujetti au monde, soumis à ses aléas aussi dangereux que fabuleux. S’il existe un lyrisme où le moi n’est pas souverain, où c’est le monde qui l’est, c’est bien dans les poèmes de Jean-Yves Bériou qu’on peut le rencontrer.

Ce qu’il y a de particulièrement émouvant dans ce recueil, c’est bien pourtant aussi sa dimension personnelle. Il témoigne du regard d’un homme dont la santé est atteinte. La maladie affaiblit les organes et ralentit les gestes, la mort rôde, frôle la conscience comme pour l’aiguiser ; mais tout est vivant autour d’elle, extrêmement vivant, c’est-à-dire intact et intouchable, l’impossible étant l’une des qualités tangibles de ce qui est. Une certaine confusion règne, qui n’est pas celle d’un esprit confus mais celle au contraire d’un esprit conscient de ce que la présence et l’absence s’équivalent, de ce que l’oubli, la perte, la fuite de choses les font vibrer autrement, supérieurement, comme par un surcroît d’existence. Cela s’appelle la mélancolie, cela s’appelle la poésie.

Laurent Albarracin, 21 mai 2018
Note de lecture sur le site Poezibao → ici

(1) Signalons ici la parution aux Editions La Nouvelle Escampette d’un choix de poésie irlandaise ancienne traduite par Jean-Yves Bériou : Moi, faucon sur la falaise, 2017, 13 €.


⇛ Laurent Albarracin propose une recension de ce livre et a choisi l'extrait ci-dessous pour l’Anthologie permanente Jean-Yves Bériou présente sur le site Poezibao :

La Confusion des espèces

I

Il confondait la présence et l’absence,
il tournait le dos au ciel, il confondait le monde et la fin du monde
Il confondait le vol d’un corbeau et le sang qui coule,
l’abeille secrète et le vent qui l’emporte

Il marchait dans les pas de celui qui le suivait

Cliniquement, il vivait

Chaque soir venait le vautour translucide
chercher sa vieille pitance :
son bec frappait à la vitre
Un petit tour, madame,
Un sale tour, monsieur

Sa pensée tournait autour d’un jet de sang

Ses haubans serrés, ses poumons séchés
La seule joie : la rage, façon de parler

Le sang du vautour, bonjour

Vautour, de ta plus haute tour
vautour, ne vois-tu rien venir ?
Je vois des violettes dans la mousse
je ferme les yeux, je vois l’Afrique

Cliniquement, il vivait dans le ciel
mais le ciel confondait le ciel et le cœur qui battait
trop vite, trop fort, comme une vague
de mille vautours dans la marée montante

Il vivait dans une maison en flammes
tout là-haut, au loin des planètes
Le ciel descendait sur la terre
se mêler aux petites bêtes

Le ciel se cachait dans les draps
on n’était pas fier

Des hommes à têtes de chien
fouillaient dans les cendres
de son avenir

Il était l’absent présent sur les lieux du crime
il tournait le dos à la mer, son corbeau sur l’épaule
le corbeau, c’est la pierre en feu, le coquillage affolé

En haut, sous les combles, passe l’armée en sang

Cliniquement présent, il confondait tout.

Jean-Yves Bériou, La Confusion des espèces, pages 59 et 60 → ici



◘  Richard BLIN  ◘


Voir avec d'autres yeux

CONFIGURATION SANS CESSE EN QUÊTE D'ELLE-MÊME, LA POÉSIE DE JEAN-YVES BÉRIOU CHERCHE À CAPTER LA DIMENSION SAUVAGE ET ININTERROGÉE DE LA RÉALITÉ.

C'est d'une présence au monde ou d'un commerce avec lui plus ancien que l'intelligence, que procède la poésie de Jean-Yves Bériou. D'un temps où les êtres, les animaux, les choses n'étaient pas encore prisonniers de leurs formes et de leurs attributs. Un monde mouvant et libre où les registres sensoriels et les règnes naturels interfèrent, où les « cuisses bleues du noir », ou « les épaules du lointain » relèvent d'un réel absolu, de ce corps polymorphe d'un monde où tout est vivant, où tout est relié, où tout circule. Un monde qui se donne comme une énigme sans mystère, mais avec ses dissonances et ses enchantements, ses flux de temps et de non-temps. « Le temps de me retourner, le monde s'était décalé ».

Cette manière d'éprouver le réel, de s'ouvrir à l'inconnu et à l'indéterminé, Jean-Yves Bériou la module, dans son dernier livre, en trois parties : « Le sommeil des amants » ; « Les prestiges de la matière » et « La confusion des espèces ». Ses poèmes, en prose ou en vers, génèrent la connaissance du monde autre qu'ils créent. Une sorte d'Autre-Monde qui évoque l'imaginaire celtique et la poésie irlandaise médiévale dont J-Y Bériou a donné récemment des translations originales dans Moi, faucon sur la falaise (La Nouvelle Escampette, 2017), un livre qui rassemble des textes (VI-XIIe siècles) de grande beauté - "J'ai brûlé ma jeunesse / derrière les haies, ma cape tant de fois j'ai étendue : / sagesse ou pas, les capes s'usent à la fin. '' - dont les auteurs anonymes semblent parfois être la mer, le vent, les rapaces, les matins radieux ou la main du temps.

Par la magie des images et des visions, une réalité naît en se révélant. Le poème donne espace à des présences renvoyant à des réalités qui n'ont d'autre existence que celle que leur prêtent les mots. «  Il s'en va, il revient, le monde, il ne cesse ses allers et retours ; et nous, nous restons. » Il est là, tout l'intérêt de cette poésie, dans le fait de dire ce qui ne peut être dit hors d'elle, n'est vrai qu'en elle. La réalité qu'elle crée amplifie, intensifie notre sensation de vie, distille une sorte de jubilation, de plaisir paradoxal, parce qu'il a ses racines dans la certitude de notre mort. «  La tête de mort s'agite dans mon coeur. / Elle revient de voyage, elle en a vu du monde, des hirondelles, et de vrais morts. Elle dit qu'elle est ma tête, que je ne dois pas avoir peur d'elle, qu'elle me sifflera de jolies rengaines. »

Face à la finitude, à la mort qui « tue, quelquefois » la poésie n'a à opposer que le lieu privilégié de convergence et de diffractions qu'est le poème. Elle est une manière d'être qui, dans et par le langage, nous fait sans cesse renaître au monde, un monde ouvert au hasard, aux parentés furtives, au glissant plaisir de la métamorphose. «  C'est un jour à dormir dans le bas-côté des routes. Le ciel descend sur terre, ses branches traînent sur la table de la morgue : nous rentrerons à la maison, nous ne mourrons pas, nous en avons passé l'âge. Nous chanterons la complainte des pierres, lèverons l'ancre de la chambre : couleront alors les fontaines de chair. Nous aussi, nous tuons la mort, quelquefois. »

Une soif d'absolu anime ces pages. À l'intersection de toutes les virtualités, chaque poème n'est que tension vers la pure intensité de la manifestation avant qu'elle n'entre dans l'ordre des significations. D'où l'étrange beauté de ces pages traversées par l'emportement des choses, le bouleversement amoureux et la présence de la mort.

Richard Blin
Le Matricule des anges, 
n° 195, juillet-août 2018 → ici


◈ ◈


~ JEAN-YVES BÉRIOU ~


POÈTE et TRADUCTEUR

POÈTE 

Publications depuis 1964 chez : Jean Monniac éditeur ; Collection de l'umbo ; Myrddin ; Cuadernos del Umbo ; L'Escampette ; La Morale merveilleuse ; Le Cadran ligné.

« La poésie, à se demander ce qu'elle est, on finit par mêler ses figures ou par la voir trop nue, façons parmi d'autres d'en détourner le regard. De temps à autre, par chance - et presque toujours au fil de sa hâte, au bord de son suspens - quelqu'un trouve, je veux dire qu'il offre d'elle un de ces instantanés dans quoi nous pouvons effectivement reconnaître cette grande coureuse contemplative. Jean-Yves Bériou est un des derniers à l'avoir vue vivante, " fougères joyeuses entre les omoplates ", creusant la nuit physique, la nuit mentale, la nuit des nerfs, l'os de la nuit, dénouant la corde de l'amour. C'est le dernier signalement qu'on ait d'elle. Il est vieux comme le ciel et il me paraît particulièrement ressemblant. »

Pierre Peuchmaurd, « La Poésie » :
Présentation Le Château Périlleux, Jean-Yves Bériou,
L'Escampette éditions, 2003


⇛ Jean-Yves Bériou, LE SANGLIER ÉTOURDI PAR LA TOMBÉE DU JOUR, Collection de L'umbo, 2012.

Article → ici


⇛ Jean-Yves Bériou, ET ON S'EN VA sur des dessins de Jean-Pierre Paraggio, édition bilingue, traduction en espagnol par Ildefonso Rodríguez, Collection de l'umbo, 2013.

Article → ici



TRADUCTEUR 

♦ Traduction de l'espagnol par Jean-Yves Bériou & Martine Joulia, (chez Antoine Soriano éditeur ; Myrddin ; Actes Sud ; Cadastre8zéro Éditeur ; Cahiers de l'umbo ; Pierre Mainard), de la poésie :
. d'Antonio Gamoneda (Livre du froid ; Cahier de mars ; Description du mensonge -extrait- ; Livre des poisons ).
. Luis Cernuda (Plaisirs interdits -sélection-).
. Ildefonso Rodríguez (Prose des rêves ; Mes animaux obligatoires ; Natures ).
. Miguel Suárez (La Voix de l'attention).
. Jacobo Fijman (Suite d'estampes)
. Domingo López Torres (L'imprévu)
. Olvido García Valdés (Si le loup te voit le premier ; De l’œil à l'os -choix de poèmes-)
. Juan Sánchez Peláez (Filiation obscure) édition bilingue, Pierre Mainard, 2017. 
Première traduction en français des poèmes de cet auteur vénézuélien. 

*

♦ Traduction de l'irlandais par Jean-Yves Bériou avec ou sans Martine Joulia et Derry O'Sullivan, de poésie ancienne, chansons (Collection de l'umbo ; Coiscéin ; Le Cadran ligné ; La Nouvelle Escampette) :
. Lamentations de la vieille femme de Beare : texte médiéval anonyme.
. Le merle, le chat blanc, les phoques et l'ombre d'Aéd : poèmes en vieil-irlandais médiéval du VIIIe au XIIe siècle.
. Le Chant profond de l'Ouest : 12 chansons traditionnelles d'Irlande (sean-nós), texte en quatre langues, avec CD.
. La naissance des vents et des couleurs (Xe siècle, translaté du vieil irlandais).
. Moi, faucon sur la falaise, poésie irlandaise ancienne du VIe au XIIe siècle, La Nouvelle Escampette, 2017.

⇛ « Jean-Yves Bériou est un grand amoureux de l'Irlande, connaisseur et traducteur de la tradition poétique irlandaise médiévale. » 
Laurent Albarracin plus ici


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